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George Sand - Promenades autour d'un village

chaumière de *** (mon village) est mieux chauffée que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude
de la Calabre) est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le plus froid et où j'ai vu les pluies les plus

intarissables en hiver. Et, là, beaucoup moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres sont

objets de luxe.

Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de chemin, de s'embarquer et de perdre
quinze jours en déplacements et en déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, avec

très-peu de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout instant, trouver un nid propre et tranquille,

des promenades charmantes, se réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à prendre un exercice

vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de famille, enfin sans cesser de vivre à

un certain point de vue prohibé en Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de localités

civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, leur Suisse en miniature, voire leur coin d'Italie

et d'Espagne, aussi beau et mieux exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules fameuses.

Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent déserts. Aucun voyageur ne daigne y
porter ses pas; et ce sont, la plupart du temps, des Anglais qui les découvrent.

- J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, à qui je communiquais ces réflexions en rentrant au
village, et je me suis rappelé notre conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour

de Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes, plus bizarres que celles d'ici; je

suis bien content de les avoir vues, mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilité de

venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On dit qu'il faut payer la jouissance des

voyages par d'inévitables fatigues et de nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi

générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est vraiment trop beau pour être si près, si

facile à aborder, si hospitalier et si rempli de bien-être.

C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'être forcé de partir le lendemain. Il n'avait jamais
rencontré un pays si suave et si sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année prochaine.

Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de vivre à Paris, de nous arranger un pied-à-terre au
village. La maisonnette où nous avions dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents à mille

francs dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais envie de la maisonnette

renaissance.

Tout se passa en projets ce jour-là.

VI

Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre naturaliste chez nous afin de
l'embarquer pour Paris, où ses affaires le rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à grand

regret.

Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer le cours du torrent qui descend au
bas du village et qui lui donne son nom.

C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute hérissée de rochers superbes. La marche
est dure dans cette déchirure tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un tableau délicieux de

fraîcheur et de sauvagerie.

Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la meunière, aimable et avenante, avec un air de candeur qui ne

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