bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Pauline

vivre quatre ans en qualité de sous-maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles, et où elle contracta une
étroite amitié avec l'aînée de ses élèves, Pauline, âgée de quinze ans comme elle.

Et puis il arriva que Laurence dut à la protection de je ne sais quelle douairière d'être rappelée à Paris,
pour y faire l'éducation des filles d'un banquier.

Si vous voulez savoir comment une jeune fille pressent et découvre sa vocation, comment elle l'accomplit
en dépit de toutes les remontrances et de tous les obstacles, relisez les charmants Mémoires de

mademoiselle Hippolyte Clairon, célèbre comédienne du siècle dernier.

Laurence fit comme tous ces artistes prédestinés: elle passa par toutes les misères, par toutes les
souffrances du talent ignoré ou méconnu; enfin, après avoir traversé les vicissitudes de la vie pénible que

l'artiste est forcé de créer lui-même, elle devint une belle et intelligente actrice. Succès, richesse,

hommages, renommée, tout lui vint ensemble et tout à coup. Désormais elle jouissait d'une position

brillante et d'une considération justifiée aux yeux des gens d'esprit par un noble talent et un caractère

élevé. Ses erreurs, ses passions, ses douleurs de femme, ses déceptions et ses repentirs, elle ne les raconta

point à Pauline. Il était encore trop tôt: Pauline n'eût pas compris.

II.

Cependant, lorsqu'au coup de midi l'aveugle s'éveilla, Pauline savait toute la vie de Laurence, même ce
qui ne lui avait pas été raconté, et cela plus que tout le reste peut-être; car les personnes qui ont vécu dans

le calme et la retraite ont un merveilleux instinct pour se représenter la vie d'autrui pleine d'orages et de

désastres qu'elles s'applaudissent en secret d'avoir évités. C'est une consolation intérieure qu'il leur faut

laisser, car l'amour-propre y trouve bien un peu son compte, et la vertu seule ne suffit pas toujours à

dédommager des longs ennuis de la solitude.

- Eh bien! dit la mère aveugle en s'asseyant sur le bord de son lit, appuyée sur sa fille, qui est donc là près
de nous? Je sens le parfum d'une belle dame. Je parie que c'est madame Ducornay, qui est revenue de

Paris avec toutes sortes de belles toilettes que je ne pourrai pas voir, et de bonnes senteurs qui nous

donnent la migraine.

- Non, maman, répondit Pauline, ce n'est pas madame Ducornay.

- Qui donc? reprit l'aveugle en étendant le bras. - Devinez, dit Pauline en faisant signe à Laurence de
toucher la main de sa mère. - Que cette main est douce et petite! s'écria l'aveugle en passant ses doigts

noueux sur ceux de l'actrice. Oh! ce n'est pas madame Ducornay, certainement. Ce n'est aucune de

nos dames
, car, quoi qu'elles fassent, à la patte on reconnaît toujours le lièvre. Pourtant je connais
cette main-là. Mais c'est quelqu'un que je n'ai pas vu depuis longtemps. Ne saurait-elle parler? - Ma voix

a changé comme ma main, répondit Laurence, dont l'organe clair et frais avait pris, dans les études

théâtrales, un timbre plus grave et plus sonore.

- Je connais aussi cette voix, dit l'aveugle, et pourtant je ne la reconnais pas. Elle garda quelques instants
le silence sans quitter la main de Laurence, en levant sur elle ses yeux ternes et vitreux, dont la fixité était

effrayante. - Me voit-elle? demanda Laurence bas à Pauline. - Nullement, répondit celle-ci, mais elle a

toute sa mémoire; et d'ailleurs, notre vie compte si peu d'événements, qu'il est impossible qu'elle ne te

reconnaisse pas tout à l'heure. À peine Pauline eut-elle prononcé ces mots, que l'aveugle, repoussant la

main de Laurence avec un sentiment de dégoût qui allait jusqu'à l'horreur, dit de sa voix sèche et cassée: -

Ah! c'est cette malheureuse qui joue la comédie! Que vient-elle chercher ici? Vous ne deviez pas

< page précédente | 8 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.