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George Sand - Pauline

l'eût oubliée en apprenant cette triste nouvelle. Son coeur se serra, et, l'idée des souffrances de son amie
se joignant à la fatigue et aux émotions de la soirée, elle tomba sur son siège et fondit en larmes. C'est

alors que l'impertinent Montgenays, se croyant le maître et le tourment de ces deux femmes, perdit toute

prudence, et risqua la déclaration la plus désordonnée et la plus froidement délirante qu'il eût faite de sa

vie. C'était Laurence qu'il avait toujours aimée, disait-il; c'était elle seule qui pouvait l'empêcher de se

tuer ou de faire quelque chose de pis, un suicide moral, un mariage de dépit. Il avait tout tenté pour se

guérir d'une passion qu'il ne croyait pas partagée: il s'était jeté dans le monde, dans les arts, dans la

critique, dans la solitude, dans un nouvel amour; mais rien n'avait réussi. Pauline était assez belle pour

mériter son admiration; mais, pour sentir autre chose pour elle qu'une froide estime, il eût fallu ne pas

voir sans cesse Laurence à côté d'elle. Il savait bien qu'il était dédaigné, et dans son désespoir, ne

voulant pas faire le malheur de Pauline en la trompant davantage, il allait s'éloigner pour jamais!... En

annonçant cette humble résolution, il s'enhardit jusqu'à saisir une main de Laurence, qui la lui arracha

avec horreur. Un instant elle fut transportée d'une telle indignation qu'elle allait le confondre; mais

Lavallée, qui voulait qu'elle eût des preuves, s'était glissé jusqu'à la porte, qu'il avait à dessein recouverte

d'un pan de rideau jeté là comme par hasard. Il feignit d'arriver, frappa, toussa et entra brusquement. D'un

coup d'oeil il contint la juste colère de l'actrice, et tandis que Montgenays le donnait au diable, il parvint à

l'emmener, sans lui laisser le temps de savoir l'effet qu'il avait produit. La femme de chambre arriva, et,

tandis qu'elle rhabillait sa maîtresse, Lavallée se glissa auprès d'elle et en deux mots l'informa de ce qui

s'était passé. Il lui dit de faire la malade et de ne point recevoir Montgenays le lendemain; puis il retourna

auprès de celui-ci et le reconduisit chez lui, où il s'installa jusqu'au matin, lui montant toujours la tête, et

s'amusant tout seul, avec un sérieux vraiment comique, de tous les romans qu'il lui suggérait. Il ne sortit

de chez lui qu'après lui avoir persuadé d'écrire à Laurence; et, à midi, il y retourna et voulut lire cette

lettre que Montgenays, en proie à une insomnie délirante, avait déjà faite et refaite cent fois. Le comédien

feignit de la trouver trop timide, trop peu explicite.

- Soyez sûr, lui dit-il, que Laurence doutera de vous encore longtemps; votre fantaisie pour Pauline a dû
lui inspirer une inquiétude que vous aurez de la peine à détruire. Vous savez l'orgueil des femmes; il faut

sacrifier la provinciale, et vous exprimer clairement sur le peu de cas que vous en faites. Vous pouvez

arranger cela sans manquer à la galanterie. Dites que Pauline est un ange peut-être, mais qu'une femme

comme Laurence est plus qu'un ange; dites ce que vous savez si bien écrire dans vos nouvelles et dans

vos saynètes. Allez, et surtout ne perdez pas de temps; on ne sait pas ce qui peut se passer entre ces deux

femmes. Laurence est romanesque, elle a les instincts sublimes d'une reine de tragédie. Un mouvement

généreux, un reste de crainte, peuvent la porter à s'immoler à sa rivale... Rassurez-la pleinement, et si elle

vous aime, comme je le crois, comme j'en ai la ferme conviction, bien qu'on n'ait jamais voulu me

l'avouer, je vous réponds que la joie du triomphe fera taire tous les scrupules.

Montgenays hésita, écrivit, déchira la lettre, la recommença... Lavallée la porta à Laurence.

VII.

Huit jours se passèrent sans que Montgenays pût être reçu chez Laurence et sans qu'il osât demander
compte à Lavallée de ce silence et de cette consigne, tant il était honteux de l'idée d'avoir fait une école,

et tant il craignait d'en acquérir la certitude.

Pendant qu'elles étaient ainsi enfermées, Pauline et Laurence étaient en proie aux orages intérieurs.
Laurence avait tout fait pour amener son amie à un épanchement de coeur qu'il lui avait été impossible

d'obtenir. Plus elle cherchait à la dégoûter de Montgenays, plus elle irritait sa souffrance sans hâter la

crise favorable dont elle espérait son salut. Pauline s'offensait des efforts qu'on faisait pour lui arracher le

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