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George Sand - Pauline

penser que la difficulté de lui parler augmenterait l'ardeur de Montgenays, tandis que la liberté de la voir
entretiendrait son admiration.

Mais ce fut la chose la plus difficile du monde que de décider Pauline à quitter la maison. Elle se
renfermait dans un silence pénible pour Laurence; celle-ci était réduite à jouer avec elle un jeu puéril, en

lui donnant des raisons dont elle ne la croyait point dupe. Elle lui représentait que sa santé était un peu

altérée par les continuels travaux du ménage; qu'elle avait besoin de mouvement, de distraction. On lui fit

même ordonnancer par un médecin un système de vie moins sédentaire. Tout échoua contre cette

résistance inerte, qui est la force des caractères froids. Enfin Laurence imagina de demander à son amie,

comme un service, qu'elle vînt l'aider au théâtre à s'habiller et à changer de costume dans sa loge. La

femme de chambre était maladroite, disait-on; madame S... était souffrante et succombait à la fatigue de

cette vie agitée; Laurence y succombait elle-même. Les tendres soins d'une amie pouvaient seuls adoucir

les corvées journalières du métier. Pauline, forcée dans ses derniers retranchements, et poussée d'ailleurs

par un reste d'amitié et de dévouement, céda, mais avec une répugnance secrète. Voir de près chaque jour

les triomphes de Laurence était une souffrance à laquelle jamais elle n'avait pu s'habituer; et maintenant

cette souffrance devenait plus cuisante. Pauline commençait à pressentir son malheur. Depuis que

Montgenays s'était mis en tête l'espérance de réussir auprès de l'actrice, il laissait percer par instants,

malgré lui, son dédain pour la provinciale. Pauline ne voulait pas s'éclairer, elle fermait les yeux à

l'évidence avec terreur; mais, en dépit d'elle-même, la tristesse et la jalousie étaient entrées dans son âme.

VI.

Montgenays vit les précautions que Laurence prenait pour l'éloigner de Pauline; il vit aussi la sombre
tristesse qui s'emparait de cette jeune fille. Il la pressa de questions; mais comme elle était encore avec

lui sur la défensive, et qu'elle ne voulait plus lui parler qu'à la dérobée, il ne put rien apprendre de certain.

Seulement il remarqua l'espèce d'autorité que, dans la candeur de son amitié, Laurence ne craignait pas

de s'arroger sur son amie, et il remarqua aussi que Pauline ne s'y soumettait qu'avec une sorte

d'indignation contenue. Il crut que Laurence commençait à la faire souffrir de sa jalousie; il ne voulut pas

supposer que ses préférences pour une autre pussent laisser Laurence indifférente et loyale.

Il continua à jouer ce rôle fantasque, décousu avec intention, qui devait les laisser toutes deux dans
l'incertitude. Il affecta de passer des semaines entières sans paraître devant elles; puis, tout à coup, il

redevenait assidu, se donnait un air inquiet, tourmenté, montrant de l'humeur lorsqu'il était calme,

feignant l'indifférence lorsqu'on pouvait lui supposer du dépit. Cette irrésolution fatiguait Laurence et

désespérait Pauline. Le caractère de cette dernière s'aigrissait de jour en jour. Elle se demandait pourquoi

Montgenays, après lui avoir montré tant d'empressement, devenait si nonchalant à vaincre les obstacles

qu'on avait mis entre eux. Elle s'en prenait secrètement à Laurence de lui avoir préparé ce

désenchantement, et ne voulait pas reconnaître qu'en l'éclairant on lui rendait service. Lorsqu'elle

interrogeait Montgenays, d'un air qu'elle essayait de rendre calme, sur ses fréquentes absences, il lui

répondait, s'il était seul avec elle, qu'il avait eu des occupations, des affaires indispensables; mais, si

Laurence était présente, il s'excusait sur la simple fantaisie d'un besoin de solitude ou de distraction. Un

jour, Pauline lui dit devant madame S..., dont la présence assidue lui était un supplice, qu'il devait avoir

une passion dans le grand monde, puisqu'il était devenu si rare dans la société des artistes. Montgenays

répondit assez brutalement: - Quand cela serait, je ne vois pas en quoi une personne aussi grave que vous

pourrait s'intéresser aux folies d'un jeune homme. En cet instant, Laurence entrait dans le salon. Au

premier regard, elle vit un sourire douloureux et forcé sur le visage de Pauline. La mort était dans son

âme. Laurence s'approcha d'elle et posa la main affectueusement sur son épaule. Pauline, ramenée à un

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