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George Sand - Pauline

- Regarde donc ton amie de province, lui dit à l'oreille un vieux comédien de ses amis; n'est-ce pas
merveille de voir comme en un instant l'esprit vient aux filles?

Laurence fit peu d'attention à cette plaisanterie. Elle ne remarqua pas non plus, le lendemain, que
Montgenays était venu lui rendre visite une heure trop tôt, car il savait fort bien que Laurence sortait de

la répétition à quatre heures; et depuis trois jusqu'à quatre heures il l'avait attendue au salon, non pas seul,

mais penché sur le métier de Pauline.

Au grand jour, Pauline l'avait trouvé fort vieux. Quoiqu'il n'eût que trente ans, son visage portait la
flétrissure de quelques excès; l'on sait que la beauté est inséparable, dans les idées de province, de la

fraîcheur et de la santé. Pauline ne comprenait pas encore, et ceci faisait son éloge, que les traces de la

débauche pussent imprimer au front une apparence de poésie et de grandeur. Combien d'hommes dans

notre époque de romantisme ont été réputés penseurs et poëtes, rien que pour avoir l'orbite creusé et le

front dévasté avant l'âge! Combien ont paru hommes de génie qui n'étaient que malades!

Mais le charme des paroles captiva Pauline encore plus que la veille. Toutes ces insinuantes flatteries que
la femme du monde la plus bornée sait apprécier à leur valeur, tombaient dans l'âme aride et flétrie de la

pauvre recluse comme une pluie bienfaisante. Son orgueil, trop longtemps privé de satisfactions

légitimes, s'épanouissait au souffle dangereux de la séduction, et quelle séduction déplorable! celle d'un

homme parfaitement froid, qui méprisait sa crédulité, et qui voulait en faire un marchepied pour s'élever

jusqu'à Laurence.

V.

La première personne qui s'aperçut de l'amour insensé de Pauline fut madame S... Elle avait pressenti et
deviné, avec l'instinct du génie maternel, le projet et la tactique de Montgenays. Elle n'avait jamais été

dupe de son indifférence simulée, et s'était toujours tenue en méfiance de lui, ce qui faisait dire à

Montgenays que madame S... était, comme toutes les mères d'artiste, une femme bornée, maussade,

fâcheuse au développement de sa fille. Lorsqu'il fit la cour à Pauline, madame S..., emportée par sa

sollicitude, craignit que cette ruse n'eût une sorte de succès, et que Laurence ne se sentît piquée d'avoir

passé inaperçue devant les yeux d'un homme à la mode. Elle n'eût pas dû croire Laurence accessible à ce

petit sentiment; mais madame S..., au milieu de sa sagesse vraiment supérieure, avait de ces enfantillages

de mère qui s'effraie hors de raison au moindre danger. Elle craignit le moment où Laurence ouvrirait les

yeux sur l'intrigue entamée par Montgenays, et, au lieu d'appeler la raison et la tendresse de sa fille au

secours de Pauline, elle essaya seule de détromper celle-ci et de l'éclairer sur son imprudence.

Mais, quoiqu'elle y mît de l'affection et de la délicatesse, elle fut fort mal accueillie. Pauline était enivrée;
on lui eût arraché la vie plutôt que la présomption d'être adorée. La manière un peu aigre dont elle

repoussa les avertissements de madame S... donnèrent un peu d'amertume à celle-ci. Il y eut quelques

paroles échangées où perçait d'une part le sentiment de l'infériorité de Pauline, de l'autre l'orgueil du

triomphe remporté sur Laurence. Effrayée de ce qui lui était échappé, Pauline le confia à Montgenays,

qui, plein de joie, s'imagina que madame S... avait été en ceci la confidente et l'écho du dépit de sa fille.

Il crut toucher à son but, et, comme un joueur qui double son enjeu, il redoubla d'attentions et d'assiduités

auprès de Pauline. Déjà il avait osé lui faire ce lâche mensonge d'un amour qu'il n'éprouvait pas. Elle

avait feint de n'y pas croire; mais elle n'y croyait que trop, l'infortunée! Quoiqu'elle se fût défendue avec

courage, Montgenays n'en était pas moins sûr d'avoir bouleversé profondément tout son être moral. Il

dédaignait le reste de sa victoire, et attendait, pour la remporter ou l'abandonner, que Laurence se

prononçât pour ou contre.

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