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George Sand - Pauline

pour les choses et partant pour les personnes sérieuses. Autour d'une femme remarquable, tout tend à
s'harmoniser et à prendre la teinte de ses pensées et de ses sentiments. Pauline n'eut donc pas l'occasion

de voir une seule personne qui pût déranger le calme de son esprit; et ce qui fut étrange, même à ses

propres yeux, c'est qu'elle commençait déjà à trouver cette vie monotone, cette société un peu pâle, et à

se demander si le rêve qu'elle avait fait du tourbillon de Laurence devait n'avoir pas une plus

saisissante réalisation. Elle s'étonna de retomber dans l'affaissement qu'elle avait si longtemps combattu

dans la solitude; et, pour justifier vis-à-vis d'elle-même cette singulière inquiétude, elle se persuada

qu'elle avait pris dans sa retraite une tendance au spleen que rien ne pourrait guérir.

Mais les choses ne devaient pas durer ainsi. Quelque répugnance que l'actrice éprouvât à rentrer dans le
bruit du monde, quelque soin qu'elle prît d'écarter de son intimité tout caractère léger, toute assiduité

dangereuse, l'hiver arriva. Les châteaux cédèrent leurs hôtes aux salons de Paris, les théâtres ravivèrent

leur répertoire, le public réclama ses artistes privilégiés. Le mouvement, le travail hâté, l'inquiétude et

l'attrait du succès envahirent le paisible intérieur de Laurence. Il fallut laisser franchir le seuil du

sanctuaire à d'autres hommes qu'aux vieux amis. Des gens de lettres, des camarades de théâtre, des

hommes d'État, en rapport par les subventions avec les grandes académies dramatiques, les uns

remarquables par le talent, d'autres par la figure et l'élégance, d'autres encore par le crédit et la fortune,

passèrent peu à peu d'abord, et puis en foule, devant le rideau sans couleur et sans images où Pauline

brûlait de voir le monde de ses rêves se dessiner enfin à ses yeux. Laurence, habituée à ce cortège de la

célébrité, ne sentit pas son coeur s'émouvoir. Seulement sa vie changea forcément de cours, ses heures

furent plus remplies, son cerveau plus absorbé par l'étude, ses fibres d'artiste plus excitées par le contact

du public. Sa mère et ses soeurs la suivirent, paisibles et fidèles satellites, dans son orbe éblouissant.

Mais Pauline!... Ici commença enfin à poindre la vie de son âme, et à s'agiter dans son âme le drame de

sa vie.

IV.

Parmi les jeunes gens qui se posaient en adorateurs de Laurence, il y avait un certain Montgenays, qui
faisait des vers et de la prose pour son plaisir, mais qui, soit modestie, soit dédain, ne s'avouait point

homme de lettres. Il avait de l'esprit, beaucoup d'usage du monde, quelque instruction et une sorte de

talent. Fils d'un banquier, il avait hérité d'une fortune considérable, et ne songeait point à l'augmenter,

mais ne se mettait guère en peine d'en faire un usage plus noble que d'acheter des chevaux, d'avoir des

loges aux théâtres, de bons dîners chez lui, de beaux meubles, des tableaux et des dettes. Quoique ce ne

fût ni un grand esprit ni un grand coeur, il faut dire à son excuse qu'il était beaucoup moins frivole et

moins ignare que ne le sont pour la plupart les jeunes gens riches de ce temps-ci. C'était un homme sans

principes, mais par convenance ennemi du scandale; passablement corrompu, mais élégant dans ses

moeurs, toutes mauvaises qu'elles fussent; capable de faire le mal par occasion et non par goût; sceptique

par éducation, par habitude et par ton; porté aux vices du monde par manque de bons principes et de bons

exemples, plus que par nature et par choix; du reste, critique intelligent, écrivain pur, causeur agréable,

connaisseur et dilettante dans toutes les branches des beaux-arts, protecteur avec grâce, sachant et faisant

un peu de tout; voyant la meilleure compagnie sans ostentation, et fréquentant la mauvaise sans

effronterie; consacrant une grande partie de sa fortune, non à secourir les artistes malheureux, mais à

recevoir avec luxe les célébrités. Il était bien venu partout, et partout il était parfaitement convenable. Il

passait pour un grand homme auprès des ignorants, et pour un homme éclairé chez les gens ordinaires.

Les personnes d'un esprit élevé estimaient sa conversation par comparaison avec celle des autres riches,

et les orgueilleux la toléraient parce qu'il savait les flatter en les raillant. Enfin, ce Montgenays était

précisément ce que les gens du monde appellent un homme d'esprit; les artistes, un homme de goût.

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