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George Sand - Pauline

n'est-ce pas, Pauline? Tu ne te coiffes pas bien, mon enfant; tresse donc tes cheveux au lieu de les lisser
ainsi en bandeau. Tiens, Susette va te montrer.

Et tandis que la femme de chambre faisait une tresse, Laurence fit l'autre, et en un instant Pauline se
trouva si bien coiffée et si embellie qu'elle fit un cri de surprise. - Ah! mon Dieu, quelle adresse!

s'écria-t-elle; je ne me coiffais pas ainsi de peur d'y perdre trop de temps, et j'en mettais le double.

- Oh! c'est que nous autres, répondit Laurence, nous sommes forcées de nous faire belles le plus possible
et le plus vite possible.

- Et à quoi cela me servirait-il, à moi? dit Pauline en laissant tomber ses coudes sur la toilette, et en se
regardant au miroir d'un air sombre et désolé.

- Tiens, s'écria Laurence, te voilà encore Phèdre! Reste comme cela, j'étudie!

Pauline sentit ses yeux se remplir de larmes. Pour que Laurence ne s'en aperçût pas (et c'est ce que
Pauline craignait le plus au monde en cet instant), elle s'enfuit dans une autre pièce et dévora d'amers

sanglots. Il y avait de la douleur et de la colère dans son âme, mais elle ne savait pas elle-même pourquoi

ces orages s'élevaient en elle. Le soir, Laurence était partie. Pauline avait pleuré en la voyant monter en

voiture, et, cette fois, c'était de regret; car Laurence venait de la faire vivre pendant trente-six heures, et

elle pensait avec effroi au lendemain. Elle tomba accablée de fatigue dans son lit, et s'endormit brisée,

désirant ne plus s'éveiller. Lorsqu'elle s'éveilla, elle jeta un regard de morne épouvante sur ces murailles

qui ne gardaient aucune trace du rêve que Laurence y avait évoqué. Elle se leva lentement, s'assit

machinalement devant son miroir, et essaya de refaire ses tresses de la veille. Tout à coup, rappelée à la

réalité par le chant de son serin qui s'éveillait dans sa cage, toujours gai, toujours indifférent à la

captivité, Pauline se leva, ouvrit la cage, puis la fenêtre, et poussa dehors l'oiseau sédentaire, qui ne

voulait pas s'envoler. «Ah! tu n'es pas digne de la liberté!» dit-elle en le voyant revenir vers elle aussitôt.

Elle retourna à sa toilette, défit ses tresses avec une sorte de rage, et tomba le visage sur ses mains

crispées. Elle resta ainsi jusqu'à l'heure où sa mère s'éveillait. La fenêtre était restée ouverte, Pauline

n'avait pas senti le froid. Le serin était rentré dans sa cage et chantait de toutes ses forces.

III.

Un an s'était écoulé depuis le passage de Laurence à Saint-Front, et l'on y parlait encore de la mémorable
soirée où la célèbre actrice avait reparu avec tant d'éclat parmi ses concitoyens; car on se tromperait

grandement si l'on supposait que les préventions de la province sont difficiles à vaincre. Quoi qu'on dise

à cet égard, il n'est point de séjour où la bienveillance soit plus aisée à conquérir, de même qu'il n'en est

pas où elle soit plus facile à perdre. On dit ailleurs que le temps est un grand maître; il faut dire en

province que c'est l'ennui qui modifie, qui justifie tout. Le premier choc d'une nouveauté quelconque

contre les habitudes d'une petite ville est certainement terrible, si l'on y songe la veille; mais le lendemain

on reconnaît que ce n'était rien, et que mille curiosités inquiètes n'attendaient qu'un premier exemple pour

se lancer dans la carrière des innovations. Je connais certains chefs-lieux de canton où la première femme

qui se permit de galoper sur une selle anglaise fut traitée de cosaque en jupon, et où, l'année suivante,

toutes les dames de l'endroit voulurent avoir équipage d'amazone jusqu'à la cravache inclusivement.

À peine Laurence fut-elle partie qu'une prompte et universelle réaction s'opéra dans les esprits. Chacun
voulait justifier l'empressement qu'il avait mis à la voir en grandissant la réputation de l'actrice, ou du

moins en ouvrant de plus en plus les yeux sur son mérite réel. Peu à peu on en vint à se disputer l'honneur

de lui avoir parlé le premier, et ceux qui n'avaient pu se résoudre à l'aller voir prétendirent qu'ils y avaient

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