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George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

Mais un lugubre tonnerre s'éleva des tours de Saint-Sulpice, déjà effacées dans le brouillard du soir. Une
furieuse clameur étouffa le rire des petits et glaça peut-être le rêve des jeunes. Cette voix rauque de

l'airain me jeta moi-même dans une stupeur profonde. N'est-ce pas la voix du siècle? Cloches et canons,

voilà notre musique à nous; comment serions-nous musiciens, comment serions-nous artistes et poëtes,

quand les coryphées de nos villes sont des prêtres ou des soldats, quand la bénédiction des cathédrales

ressemble à un tocsin d'alarme, et quand les joies publiques s'expriment par les brutales explosions de la

poudre? Du bruit, quelque chose qui, de la part de Dieu ou des hommes, ressemble à la menace d'un

Dies irae
. Pourquoi le brutal courroux des beffrois? Ce jour de fête religieuse annonce-t-il le
jugement dernier? Avons-nous tous péché si horriblement qu'il nous faille entendre éclater la fanfare

discordante des démons prêts à s'emparer de nous? - Mais non, ce n'est rien, ce sont les vêpres qui

sonnent. C'est comme cela que l'on prie Dieu; ce tam-tam sinistre, c'est la manière de le bénir. O

sauvages que nous sommes!

Vous voyez bien qu'il faut que vous chantiez toujours, par-dessus ces voix du bronze qui veulent nous
rendre sourds, nous et nos enfants, et il faut que nous écoutions en nous-mêmes l'harmonie de vos vers

qui nous rappelle celle des bois, des eaux, des brises, et tout ce qui célèbre et bénit dignement l'auteur du

vrai. Ce sera là notre chanson des rues, celle qu'en dépit du morne hiver qui arrive et des mornes idées

qui menacent, nous chanterons en nous-mêmes pour nous délivrer des paroles de mort qui planent sur

nos toits éplorés.

Et je revenais seul au clair de la lune par le Panthéon silencieux. La brume avait tout envahi, mais la
lune, perçant ce voile argenté, enlevait de pâles lumières sur le fronton et sur le dôme qui paraissait

énorme et comme bâti dans les nuages. La place était déserte, et le monument, qui n'aura jamais l'aspect

d'une église, quoi qu'on fasse, était beau de sérénité avec ses grands murs froids et sa coupole perdue

dans les hautes régions. Je sentis ma tristesse s'agrandir et s'élever. Ce colosse d'architecture n'est rien, en

somme, qu'un tombeau voté aux grands hommes, et il faudra qu'il se rouvre un jour pour recevoir leur

cendre ou leur effigie. Mais je ne pensais pas aux morts en contemplant cette tombe. J'avais lu vos

radieux poëmes sur la vie, et la vie m'apparaissait impassiblement éternelle en dépit de nos simulacres

d'éternelle séparation.

Pourquoi des sépultures et des hypogées? me disais-je. Il n'y a pas de morts. Il y a des amis séparés pour
un temps, mais le temps est court, le temps est relatif, le temps n'existe pas; et, pensant à la flamme

immortelle que Dieu a mise en nous, dans ceux qui chevauchent les monstres comme dans les plus

humbles pasteurs de brebis, je lui disais ce que vous dites à la poésie:

Tu ne connais ni le sommeil
Ni le sépulcre, nos péages.

Novembre 1865.

III. LE PAYS DES ANÉMONES

A MADAME JULIETTE LAMBER, AU GOLFE JUAN

I. Nohant, 7 avril 1868.

J'étais, il y a aujourd'hui un mois, au bord de la Méditerranée, côtoyant la belle plage doucement déchirée
de Villefranche, et causant de vous sous des oliviers plantés peut-être au temps des Romains. Trois jours

plus tard, nous étions ensemble beaucoup plus loin, dans la région des styrax[1], - ne confondez plus

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