bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

racines des arbres; mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la lumière et contre
l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent plus souvent qu'elles ne se combinent et ne

s'associent.

Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les cherche et que l'on arrive à les trouver,
des aspects d'une beauté toute différente, il est vrai, mais plus pénétrante et plus délicate que cette rude

beauté du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque école d'artiste y trouve sa volupté. Pour nous, il

faudra toujours garder une secrète préférence pour certains coins de notre patrie. En dehors du sentiment

national, que l'on ne répudie pas à son gré, il est des jouissances de contemplation que nous n'avons point

trouvées ailleurs. Certains recoins ignorés dans la Creuse et dans l'Indre ont réalisé pour nous le rêve des

forêts vierges. Dans des localités humides et comme abandonnées, nous avons pénétré sous des ombrages

dont l'épaisseur admirable n'ôtait rien à la transparence et au vague délicieux. Là, tout aussi bien que dans

la forêt fermée de Laricia et sur les roches de Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges

séculaires et s'enlaçaient en lianes verdoyantes aux branches des châtaigniers, des hêtres et des chênes.

La mousse tapissait les branches, et la fougère hérissait de ses touffes découpées le corps des arbres, de la

base au faîte. Dans leur creux, des touffes de trèfle forestier semblaient s'être réfugiées et sortaient en

bouquet de chaque fissure. Les blocs granitiques, embrassés et dévorés par les racines, étaient soulevés et

comme incrustés dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain cherché en Italie, ce que je n'ai

remarqué que là, en plein midi, le soleil, tamisé par le feuillage serré mais diaphane, laissait tomber sur le

sol et sur les fûts puissants des hêtres, des reflets froids et bleuâtres comme ceux de la lune.

En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et d'étrangeté dans leur attitude; mais ils
manquent tout à fait de cette finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les essences

forestières de nos climats. Les cyprès monumentaux de la villa Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr,

un grand caractère; mais ces plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes

sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise

ne les caresse point, la tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et de l'Arno,

on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre possession de l'air et de la vie. En Provence, on se

croit encore un peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos provinces du Centre,

moins riches de grands mouvements du sol, on est dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de

la végétation. Les noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que les beaux

orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls,

les érables, les trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y ait quelque chose qui

ressemble à l'intelligence étendue et profonde des artistes féconds, comparée au génie étroit et

orgueilleux des poëtes monocordes.

Quant à la beauté des lignes, si vantée par les amants exclusifs de la nature méridionale, nous l'avons
goûtée aussi, mais sans pouvoir la trouver supérieure à celle de nos forêts de France. Il y a, dans l'effet

magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement disposées et vraiment mieux

dessinées par la structure des arbres qui les composent. Enfin, nous nous résumerons en disant que

l'éternelle verdure des climats chauds est inséparable d'une éternelle monotonie, non-seulement de

couleur, mais de formes dures qui excluent la grâce touchante et peut-être la véritable majesté.

IX. L'ILE DE LA RÉUNION[19]

Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et doué de connaissances
spéciales en plus d'un genre, rassemble une foule de notions très-complètes sur cette intéressante colonie

française qui, d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un nid tranquille et

< page précédente | 76 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.