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George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

rapide montée d'un kilomètre de chemin, plantée d'inscriptions monumentales en buis taillé. Et, chose
étrange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres, choisis avec amour, on voit ceux de

Voltaire et de Rousseau verdoyer sur la montagne, entretenus et tondus avec le même soin que ceux des

écrivains orthodoxes et des poëtes sacrés. Je soupçonne que cette galerie herbagère a été composée par

Lucien Bonaparte, autrefois propriétaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été respectée par

les jésuites, possesseurs, après lui, de cette résidence pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de

Sardaigne, aujourd'hui propriétaire.

En résumé, la vétusté de ces décorations princières, et l'état d'abandon où on les voit maintenant, leur
prête un grand charme, et, de bouffonnes, toutes ces allégories, toutes ces surprises, toutes ces gaietés

d'un autre temps, sont devenues mélancoliques et quasi austères. Le lierre embrasse souvent d'informes

débris que l'on pourrait attribuer à des âges plus reculés; les racines des arbres centenaires soulèvent les

marbres, et partout les eaux cristallines, restées seules vivantes et actives, s'échappent de leur prison de

pierre pour chanter leur éternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues naître et passer.

VII. A MADAME ERNEST PÉRIGOIS[18]

Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante:
Le papillon superbe et la bête rampante;

L'une qui souille tout dans son embrassement,

L'autre qui du pollen s'enivre follement.

Femmes, talents, beautés, contemplez votre image;
Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs,

Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage,

Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs!

Nohant, 30 mai 1856

[Note 18: Écrit sur son album, au-dessous d'un dessin d'Alexandre Manceau représentant une corbeille de
fleurs, un escargot et un papillon.]

VIII. LES BOIS

Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis!

Qui de vous, sans être dévoré de passions tragiques n'a soupiré, comme la Phèdre de Racine, après
l'ombre et le silence des bois? Ce vers, isolé de toute situation particulière, est comme un cri de l'âme qui

aspire au repos et à la liberté, ou plutôt à ce recueillement profond et mystérieux qu'on respire sous les

grands arbres. Malheureusement, ces monuments de la nature deviennent chaque jour plus rares devant

les besoins de la civilisation et les exigences de l'industrie. Comme il se passera encore peut-être des

siècles avant que les besoins de la poésie et les exigences de l'art soient pris en considération par les

sociétés, il est à présumer que le progrès industriel détruira de plus en plus les plantes séculaires, ou qu'il

ne donnera de longtemps à aucune plante élevée le droit de vivre au delà de l'âge strictement nécessaire à

son exploitation. Déjà la forêt de Fontainebleau a souffert de ces idées positives, et des provinces entières

se sont dépouillées, à la même époque, de leurs grands chênes et de leurs pins majestueux. Nous savons

tous, autour de nous, des endroits regrettés où, dans notre jeunesse, nous avons délicieusement rêvé sous

des arbres impénétrables au soleil et à la pluie, et qui ne présentent plus que des sillons ensemencés ou

d'humbles taillis.

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