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George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air, dont les péripéties et les assauts sont
les grandes émotions de la vie du cultivateur. C'est là que le paysan, le maquignon, le fermier, déploient

les ressources d'une éloquence pleine de tropes et de métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à

propos d'un lot de porcs, le marchandeur s'écrier:

- Si je les paie vingt-trois francs pièce, j'aime mieux que les trente-six cochons me passent à travers le
corps!

Et même nous altérons le texte; il disait le cadavre, et encore prononçait-il calabre, ce qui
rendait son idée beaucoup plus claire pour les oreilles environnantes.

Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins étranges:

- Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier jour, si je mens. - Que cette paire de
boeufs me serve de poison..., etc.

Ces luttes d'énergumènes durent quelquefois du matin jusqu'à la nuit. Enfin, après avoir attaqué et
défendu pied à pied, sou par sou, la dernière pièce de cinq francs, on conclut le marché par des poignées

de main qui, pour valoir signature, sont d'une telle vigueur que les yeux en sortent de la tête; mais

discours, serments et accolades sont perdus dans la rumeur et la confusion environnantes; tandis que

vingt musettes braillent à qui mieux mieux du haut des tréteaux, les propos des buveurs sous la ramée, les

chansons de table, les cris des charlatans et des montreurs de curiosités à l'esprit-de-vin,

l'antienne des mendiants, le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un charivari à

briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux pittoresques à saisir, mille types bien accusés à

observer.

Quelquefois la chose devient superbe et, en même temps, effrayante: c'est quand la panique prend dans le
campement des animaux à cornes. La jeunesse est particulièrement quinteuse, et parfois un

taureau s'épouvante ou se fâche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six cents autres, qui, au même

instant, saisis de vertige, rompent leurs liens, renversent leurs conducteurs, et s'élancent comme une

houle rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne bêtes et gens de proche en proche, et on a

vu cette multitude d'hommes et d'animaux présenter des scènes de terreur et de désordre vraiment

épouvantables. Une mouche était l'auteur de tout ce mal.

La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre. Elle commence par la vente des bêtes
à laine, et finit par celle des boeufs. Il s'y fait pour un million d'affaires, en moyenne.

VI. LES JARDINS EN ITALIE

Depuis cent ans, les voyageurs en Italie ont jeté sur le papier et semé sur leur route beaucoup de
malédictions contre le mauvais goût des villégiatures[17]. Le président de Brosses était, lui, un

homme de goût, et nul, dans son temps, n'a mieux apprécié le beau classique, nul ne s'est plus gaiement

moqué du rococo italien et des grotesques modernes mêlés partout aux élégances de la statuaire antique.

Sur la foi de ce spirituel voyageur, bon nombre de touristes se croient obligés, encore aujourd'hui, de

mépriser ces fantaisies de l'autre siècle avec une rigueur un peu pédantesque.

[Note 17: Un de nos amis n'aime pas cette expression, qui était familière à Érasme. Nous le prions
toutefois de considérer que c'est ici le mot propre et qu'il ne serait même pas remplacé par une

périphrase. On entend par villégiature à la fois le plaisir dont on jouit dans les maisons de

campagne italiennes, la temps que l'on y passe, et, par extension, ces villas elles-mêmes avec leurs

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