bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

se reconnaître, car votre miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle, vous
êtes morte, et votre onde est un spectre.

Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression de la douleur, mais celle d'une joie terrible,
silencieuse, implacable. Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne la rendre

jamais à la chaleur du soleil? Mais non! on est frappé d'un autre sentiment en parcourant à la lueur des

torches les funèbres galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de construction. La

ville souterraine a livré ses entrailles au monde des vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses

ossements à la terre dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant sous les

cryptes profondes qu'ils baignèrent de leurs sueurs. L'éternel suintement des parois glacées retombe en

larmes intarissables sur les débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein glacé,

tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau des tours, le vol des chars et le

trépignement des armées, les iniquités et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre

et le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable nourrice, elle donne la vie à

ceux-ci, le repos à ceux-là; elle alimente et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui

s'éveillent, elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de pitié à ceux qui s'endorment.

Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir? Enfant poltron, pourquoi tressaillir en
pénétrant sous les voûtes du tombeau? Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mère? Et ces

montagnes d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir dans l'oubli, suprême

asile de la douleur? Si tu n'es que poussière, vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre

humaine aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde! Pleures-tu sur le vieux chêne abattu dans

l'orage, sur le feuillage desséché du jeune palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile? Non,

car tu vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et le pollen du jeune palmier,

porté par le même vent de mort qui frappa la tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin.

Soulève sans horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue vie. A quelques

pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent

dans quelque jardin paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques années, et cette génération

nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés de ses pères. Et pour tous, la paix du tombeau sera

profonde, et toujours la caverne humide travaillera à la dissolution de ses squelettes.

Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière humaine, à communier pour ainsi
dire avec sa propre substance, afin de reconstituer la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de

la reproduire à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, l'harmonie du silence, l'espérance

de la désolation. Vie et mort, indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous pour

l'homme le désir et l'effroi, la jouissance et l'horreur? Loi divine, mystère ineffable, quand même tu ne te

révélerais que par l'auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la matière renaissante, tu

serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait.

II. DE LA LANGUE D'OC

ET

DE LA LANGUE D'OIL

A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE l'Éclaireur de l'Indre.

Monsieur,

< page précédente | 59 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.