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George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

théâtrales, sous l'ombre fraîche de ces beaux arbres, dans ces clairières baignées de soleil où croissent de
si belles fleurs et de si sveltes graminées, une vie à vivre dans les délices de l'étude ou du recueillement.

Cette oasis de la Provence n'existe pas pour rien, elle n'a pas été créée pour des chartreux, ni même pour

des entomologistes exclusifs; sa beauté suave appartient au peintre, au poëte, au philosophe, à l'érudit, à

l'amant et à l'ami, tout comme au botaniste et au géologue. Il faudrait être tout cela pour habiter ce

sanctuaire. Où sont les hommes dignes de s'y réfugier et de le posséder avec le respect qu'il inspire?

Voilà ce que l'on se demande chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des

conditions de douceur appropriées à l'existence humaine. On pourrait vivre ici de chasse et de pêche, de

fruits et de légumes; le sol est excellent. On n'y serait pas enfermé et séparé du reste des hommes; les

chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en famille, car sans famille il n'y a rien

à la longue qui vaille sous le ciel. Il faudrait aussi y être tous occupés de choses tour à tour intellectuelles

et pratiques, que le ménage occupât les femmes sans les abrutir, et que le travail passionnât les hommes

sans les absorber et les rendre insociables.

Je rêve ici une abbaye de Thélème avec la grande devise Fais ce que veulx! En possession de
cette absolue liberté, l'homme rationnel est inévitablement porté par sa nature à ne vouloir que le bien.

Dès lors je peuple cette solitude à ma guise; d'un coup de baguette, ma fantaisie fait rentrer sous terre

cette ridicule chartreuse avec ses clochetons vernis, qui ressemblent à des parapluies fermés, et ces

petites maisons, qui ressemblent à un hospice d'aliénés. Je restitue à la merveilleuse flore de cette région

cette partie trop longtemps mutilée de son domaine. Je ne vois dans la brume de mon rêve ni château, ni

villa, ni chalet pour abriter les créatures d'élite que j'évoque. Je ne suis pas en peine du détail de leur vie

pratique: elles ont l'intelligence et le goût, quelques-unes ont probablement le génie. Elles ont su se

construire des habitations dignes d'elles et les placer de manière à ne pas faire tache dans le paysage. Je

ne vois pas non plus quel costume elles ont revêtu. Il est beau à coup sûr et ne ressemble en rien à nos

modes extravagantes ou hideuses. Il n'y a point de mode dans ce monde-là. Chacun marque ou adoucit

son type avec art et discernement; tout y est harmonieux d'ensemble et ingénieux de détail comme la

nature qui l'environne et l'inspire.

La langue que parlent ces êtres libres n'est pas la nôtre; elle est débarrassée de ses règles étroites et
compliquées. Elle est aussi rapide que la pensée; l'emploi du verbe est simplifié, la nuance de l'adjectif

est enrichie. Il ne faut pas des années, il faut des jours pour apprendre cette langue, parce que la logique

humaine s'est dégagée, et que le langage humain s'en est imprégné naturellement. J'ignore le mode

d'occupations de mes thélémites. Ils ont trouvé des lumières qui simplifient tous nos procédés; mais,

quelle que soit leur étude, je les vois sinon réunis volontairement à de certaines heures, du moins groupés

dans les plus beaux sites à certains moments et se communiquant leurs idées avec l'expansion fraternelle

des sentiments libres. L'art est là en pleine expansion, et la nature inspire des chefs-d'oeuvre. Pauline

Viardot chante au bord du Gapeau avec Rubini, Eugène Delacroix esquisse des profils de rochers où son

génie évoque le monde fantastique. Nos maîtres aimés y conçoivent des livres sublimes; nos chers amis y

rêvent des bonheurs réalisables, et nous deux, cher Micro, nous y cueillons des plantes, tout en mêlant

dans notre rêverie ceux qui sont à ceux qui ne sont plus et à ceux qui seront!

A PROPOS DE BOTANIQUE

Juillet 1868.

Puisque ces lettres, toujours commencées avec l'intention d'être particulières, ont pris chacune un
développement qui me les a fait croire propres à être publiées, et puisqu'en leur donnant le titre de

Lettres d'un voyageur
, j'ai cru leur conserver le ton de modestie qui convient à des impressions toutes

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