bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

entretenues. J'ai peine à le croire.

En quittant le parc pour voir les jardins, je fus frappé pourtant de l'activité déployée par un vieux
jardinier pour la réparation d'un singulier objet de goût horticole. Je n'ai jamais vu rien de semblable. On

me dit que c'est usité dans plusieurs villas et que cela date de la renaissance. J'aurai de la peine à vous

expliquer ce que c'est. Figurez-vous un tapis à dessins gigantesques et à couleurs voyantes, étendu sur

une terrasse qui tient tout le flanc d'une colline sous les fenêtres du palais. Les dessins sont jolis: ce sont

des armoiries de famille, entourées de guirlandes, de noeuds entrelacés, de palmes, de chiffres, de

couronnes, de croix et de bouquets. L'ensemble en est riche et les couleurs en sont vives. Mais qu'est-ce

que cette mosaïque colossale, ou ce tapis fantastique étalé, en plein air, sur une si vaste esplanade? Il faut

en approcher pour le comprendre. C'est un parterre de plantes basses, entrecoupé de petits sentiers de

marbre, de faïence, d'ardoise ou de brique, le tout cassé en menus morceaux et semé comme des dragées

sur un surtout de table du temps de Louis XV; mais on ne marche pas dans ces sentiers, je pense, car ils

sont trop durement cailloutés pour des pieds aristocratiques et trop étroits pour des personnes

d'importance. Cela ne sert uniquement qu'à réjouir la vue et absorbe toute la vie d'un jardinier émérite.

Les compartiments de chaque écusson ou rosace sont en fleurs faisant touffe basse et drue. Les plantes de

la campagne y sont admises, pourvu qu'elles donnent le ton dont on a besoin. Une petite bordure de buis

nain ou de myrte, taillée bien court, serpente autour de chaque détail: c'est d'un effet bizarre et minutieux;

c'est un ouvrage de patience, et toute la symétrie, toute la recherche, toute la propreté dont les Romains

de nos jours sont susceptibles, paraissent s'être réfugiées et concentrées dans l'entretien de cette

ornementation végétale et gymnoplastique.

II. LES CHANSONS DES BOIS

ET DES RUES

A VICTOR HUGO

Dans une de ses chansons, le poëte dit:

George Sand a la Gargilesse
Comme Horace avait l'Anio.

O poésie! Horace avait beaucoup de choses, et George Sand n'a rien, pas même l'eau courante et rieuse
de la Gargilesse, c'est-à-dire le don de la chanter dignement; car ces choses qui appartiennent à Dieu, les

flots limpides, les forêts sombres, les fleurs, les étoiles, tout le beau domaine de la poésie, sont concédées

par la loi divine a qui sait les voir et les aimer. C'est comme cela que le poëte est riche. Mais, moi, je suis

devenu pauvre, et je n'ai plus à moi qu'une chose inféconde, le chagrin, champ aride, domaine du silence.

J'ai perdu en un an trois êtres qui remplissaient ma vie d'espérance et de force. L'espérance, c'était un

petit enfant qui me représentait l'avenir; la force, c'étaient deux amitiés, soeurs l'une de l'autre, qui, en se

dévouant à moi, ravivaient en moi la croyance au dévouement utile.

Il me reste beaucoup pourtant: des enfants adorés, des amis parfaits. Mais, quand la mort vient de frapper
autour de nous ce qui devait si naturellement et si légitimement nous survivre, on se sent pris d'effroi et

comme dénué de tout bonheur, parce qu'on tremble pour ce qui est resté debout, parce que le néant de la

vie vous apparaît terrible, parce qu'on en vient à se dire: «Pourquoi aimer, s'il faut se quitter tout à

l'heure? Qu'est-ce que le dévouement, la tendresse, les soins, s'ils ne peuvent retenir près de nous ceux

que nous chérissons? Pourquoi lutter contre cette implacable loi qui brise toute association et ruine toute

félicité? A quoi bon vivre, puisque les vrais biens de la vie, les joies du coeur et de la pensée, sont aussi

< page précédente | 4 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.