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George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

attaches d'une montagne plus ou moins belle? Qu'importe! il avait toutes les Alpes dans la poitrine, et il
portait l'Atlas dans son cerveau.

Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, où le soleil dessine avec de grands éclats de lumière
coupés d'ombres vaporeuses les contours rudes de formes, chatoyants de couleur comme l'opale. Notre

déesse Flore cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites raretés du fond de sa

corbeille? Probablement; mais le convoi brutal nous emporte au loin et s'engouffre sous des tunnels

interminables où il fait noir et froid. On entre dans l'Érèbe, un sens païen de voyage aux enfers se

formule dans la pensée; ce bruit aigre et déchirant de la vapeur, ce rugissement étouffé de la rotation,

cette obscurité qui consterne l'âme, c'est l'effroi de la course vers l'inconnu. L'esprit ne sent plus la vie

que par le regret de la perdre, et l'impatience de la retrouver. Mais voici une lueur glauque: est-ce la porte

du Tartare ou celle d'un monde nouveau plus beau que l'ancien? C'est la lumière, c'est le soleil, c'est la

vie. La mort n'est peut-être que le passage d'un tunnel.

La côte largement déchirée que l'on suit jusqu'à Toulon, et où l'oeil plonge par échappées, est
merveilleusement belle; nous la savons par coeur, mon fils et moi. Nous la revoyons avec d'autant plus

de plaisir que nous la connaissons mieux. Voilà le Bec-de-l'Aigle, le beau rocher de la Ciotat, le Brusc et

les îles des Embiez, la colline de Sixfours, toutes stations amies dont je sais le dessus et le dessous, dont

les plantes sont dans mon herbier et les pierres sur mon étagère. Je sais que derrière ces pins tordus par le

vent de mer s'ouvrent des ravins de phyllade lilas qu'un rayon de soleil fait briller comme des parois

d'améthyste sablées d'or. La colline qui s'avance au delà a les entrailles toutes roses sablées d'argent, l'or

et l'argent des chats, comme on appelle en minéralogie élémentaire la poudre éclatante des roches

micacées ou talqueuses. - Les Frères, ces écueils jumeaux, pics engloutis qui lèvent la tête au

milieu du flot, sont noirs comme l'encre à la surface, et je n'ai pas trouvé de barque qui voulût m'y

conduire pour explorer leurs flancs. Dans cette saison-là, le mistral soufflait presque toujours.

Aujourd'hui, il est anodin, et à peine avons-nous embrassé à la gare de Toulon les chers amis à qui nous y

avions donné rendez-vous, que nous sautons avec eux dans un fiacre, et nous voici à trois heures à

Tamaris. Soleil splendide, des fleurs partout, nos vêtements d'hiver nous pèsent. Hier, à pareille heure,

nous nous chauffions à Paris, le nez dans les cendres. Ce voyage n'est qu'une enjambée de l'hiver à l'été.

Rien de changé à Tamaris, où je me suis installé, il y a sept ans en février, presque jour pour jour. Les
beaux pins parasols couvrent d'ombre une circonférence un peu plus grande, voilà tout; le gazon ne s'en

porte que mieux. Il est très-remarquable, ce gazon cantonné ici uniquement sur la colline qui sert de

jardin naturel à la bastide. C'est le brachypode rameux, une céréale sauvage, n'est-ce pas? ou tout au

moins une triticée, la soeur bâtarde, ou, qui sait! l'ancêtre ignoré de monseigneur froment, puisque cet

orgueilleux végétal qui tient tant de place et joue un si grand rôle sur la terre ne peut plus nommer ses

pères ni faire connaître sa patrie. Le brachypodium ramosus n'a pas de nom vulgaire que je sache;

aucun paysan n'a pu me le dire. Il porte un petit épi grêle, cinq ou six grains bien chétifs qui, çà et là, ont

passé l'hiver sur leur tige sans se détacher. On ne l'utilise pas, on ne s'en occupe jamais. Il est venu là, et,

comme son chaume fin et chevelu forme un gazon presque toujours vert et touffu, on l'y a laissé. Il n'y a

nullement dépéri depuis sept ans que je le connais. Nul autre gazon n'eût consenti à vivre dans ces

rochers et sous cette ombre des grands pins: les animaux ne le mangent pas, il n'y a que Bou-Maca, le

petit âne d'Afrique, qui s'en arrange quand on l'attache dehors; mais il aime mieux autre chose, car il

casse sa corde ou la dénoue avec ses dents et s'en va, comme autrefois, chercher sa vie dans la presqu'île.

J'apprends que, seul tout l'hiver dans cette bastide inhabitée, - le pauvre petit chien qui lui tenait

compagnie n'est plus, - il s'est mis à vivre à l'état sauvage. Il part dès le matin, va dans la montagne ou

dans la vallée promener son caprice, son appétit et ses réflexions. Il rentre quelquefois le soir à son gîte,

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