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George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

ont servi à mes premières études botaniques; je les ai pieusement gardées, et, si j'ai rectifié la classement
un peu suranné de mon professeur, j'ai respecté les étiquettes jaunies qui gardent fidèlement son

écriture... J'ai trouvé dans un volume de l'abbé de Saint-Pierre, qui a été longtemps dans les mains de

Jean-Jacques Rousseau, une saponaire ocymoïde qui m'a bien l'air d'avoir été mise là par lui. - De

nombreux sujets me viennent de mon cher Malgache, Jules Néraud, dont le livre élémentaire et

charmant, Botanique de ma fille, a été réédité avec luxe par Hetzel, après avoir longtemps dormi

chez l'éditeur de Lausanne.

Cet aimable et excellent ouvrage est le résumé de causeries pleines de savoir et d'esprit que j'écoutais en
artiste et pas assez en naturaliste. Je ne me suis occupé un peu sérieusement de botanique que depuis la

mort de mon pauvre ami. J'avais toujours remis au lendemain l'épélage de cet alphabet nécessaire

dont on espère en vain pouvoir se passer pour bien voir et réellement comprendre. Le lendemain, hélas!

m'a trouvé seul, privé de mon précieux guide; mais les plantes qu'il m'avait données, avec d'excellentes

analyses vraiment descriptives, - il y en a si peu de complètes dans les gros livres! - sont restées dans

l'herbier comme types bien définis. Chacune de ces plantes me rappelle nos promenades dans les bois

avec mon fils enfant, que nous portions à tour de rôle, et qui aimait à chevaucher la grandelette,

la boîte de fer-blanc du Malgache.

D'autres amis, qui, grâce au ciel, vivent encore et me survivront, ont aussi laissé leurs noms et leurs
tributs dans mon herbier. Une grande artiste dramatique, qui est rapidement devenue botaniste attentive

et passionnée, m'a envoyé des plantes rares et intéressantes des bois de la Côte-d'Or. Célimène a les yeux

aussi bons qu'ils sont beaux. La botanique ne leur a rien ôté de leur expression et de leur pureté: c'est que

l'exercice complet d'un organe le retrempe. J'ai longtemps partagé cette erreur, qu'il ne faut pas exercer la

vue, dans la crainte de la fatiguer. L'oeil est complet ou non, mais il ne peut que gagner à fonctionner

régulièrement. Des semaines et des mois de repos, que l'on me disait et que je croyais nécessaires,

augmentaient le nuage qui me gêne. Des semaines et des mois d'étude à la loupe m'ont enfin prouvé que

la vue revient quand on la sollicite, tandis qu'elle s'éteint de plus en plus dans l'inertie; mais, en ceci

comme en tout, il ne faut point d'excès.

L'herbier se prête aussi aux exercices de la mémoire, qui est un sens de l'esprit. Si on ne le feuilletait de
temps en temps, les noms et les différences se confondraient ou s'échapperaient pour qui n'est pas doué

naturellement du beau souvenir qui s'incruste. Les soldats passés en revue, avec leurs costumes variés, se

confondraient dans la vision, s'ils n'étaient bien classés par régiments et bataillons. Ils défilent dans leur

ordre; on reconnaît alors facilement chacun d'eux, et, avec son nom et son origine, on retrouve son

histoire personnelle, on se retrace des lieux aimés, des personnes chéries; on revoit les douces figures, on

entend les gais propos des compagnons qui couraient alertes et joyeux au soleil, et qui aujourd'hui vivent

dans notre âme fidèle à l'état de pensées fortifiantes et salutaires.

Quoi de plus beau et de plus pur que la vision intérieure d'un mort aimé? L'esprit humain a la faculté
d'une évocation admirable. L'ami reparaît, mais non tel qu'il était absolument. L'absence mystérieuse a

rajeuni ses traits, épuré son regard, adouci sa parole, élevé son âme. Il se rappelle quelques erreurs,

quelques préjugés, quelques préventions inséparables du milieu incomplet où il avait vécu. Il en est

débarrassé, il vous invite à vous débarrasser de cet alliage. Il ne se pique point d'être entré dans la

lumière absolue, mais il est mieux éclairé, il juge la vie avec calme et sagesse. Il a gardé de lui-même et

développé tout ce qui était bon. Il est désormais à toute heure ce qu'il était dans ses meilleurs jours. Il

nous rappelle les bienfaits de son amitié, et il n'est pas besoin qu'il nous prie d'en oublier les erreurs ou

les lacunes. Son apparition les efface.

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