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George Sand - Nouvelles Lettres d'un Voyageur

la société et qu'elle ne veut pas souffrir de milieu entre les géants et les pygmées, sur cette terre de la
papauté. Ces ruines de la ville des empereurs au milieu des petites bâtisses de la ville moderne, et ces

énormes pins d'Italie au milieu des humbles bosquets et des courts buissons de la villégiature, me font

l'effet de magnifiques cardinaux entourés de misérables capucins. Et puis, quels que soient les

repoussoirs, il y a un manque constant de proportion entre eux et l'arène désolée qu'ils dominent. Cette

campagne de Rome, vue de haut et terminée par une autre immensité, la mer, est effrayante d'étendue et

de nudité. Rome elle-même, toute vaste qu'elle est, s'y perd. Ses lignes, tant vantées par les artistes

italianomanes, sont courtes et crues, crues surtout; et ce soleil, que l'on me disait devoir tout enchanter,

un beau et chaud soleil, en effet! accuse plus durement encore ces contours déjà si secs. Je comprends

maintenant les ingristes, que je trouvais un peu trop livrés à la convention, au style, comme ils

disent. Je vois qu'ils ont, au contraire, trop de conscience et d'exactitude, et que la réalité prend ici cette

physionomie de froide âpreté qui me gênait chez eux. Il faudrait adoucir ce caractère au lieu de le faire

prédominer, car ce n'est pas là sa beauté, c'est son défaut.

Le séjour de Rome doit nécessairement entraîner à cette manière de traduire la nature. L'oeil s'y fait,
l'âme s'en éprend. C'est pour cela, indépendamment de son grand savoir, que M. Ingres a eu une école

homogène. Mais, si on ne se défend pas de cette impression, on risque de tomber dans les tons froids ou

criards, dans les modelés insuffisants, dans les contours incrustés au mur, de la fresque primitive.

«Eh bien, et les fresques de Raphaël, et celles de Michel-Ange, les avez-vous vues? pourquoi n'en
parlez-vous pas?»

Je vous entends d'ici. Permettez-moi de ne pas vous répondre encore. Nous sommes à la villa Pamphili,
dans la région des fleurs. Oh! ici, les fleurs se plaisent; ici, elles jonchent littéralement le sol, aussitôt

qu'un peu de culture remue cette terre excellente abandonnée de l'homme. Dans les champs, autour des

bassins, sur les revers des fossés, partout où elles peuvent trouver un peu de nourriture assainie par la

pioche, les fleurs sauvages s'en donnent à coeur-joie et prennent des ébats ravissants. A la villa Pamphili,

une vaste prairie est diaprée d'anémones de toutes couleurs. Je ne sais quelle tradition attribue ce semis

d'anémones à la Béatrix Cenci. Je ne vous oblige pas d'y croire. Dans nos pays de la Gaule, les traditions

ont de la valeur. Nos paysans ne sont pas gascons, même en Gascogne. Ils répètent naïvement, sans le

comprendre, et par conséquent sans le commenter, ce que leur ont conté leurs aïeux. Ici, tout prolétaire

est cicérone, c'est-à-dire résolu à vous conter des merveilles pour vous amuser et vous faire payer ses

frais d'imagination. Il y a donc à se métier beaucoup. M. B..., jadis à la recherche de la fontaine Égérie,

prétend qu'en un seul jour, on lui en a montré dix-sept.

Il y a à Pamphili d'assez belles eaux, des grottes, des cascades, des lacs et des rivières. C'est grand pour
un jardin particulier, et le rococo, dont je ne suis pas du tout l'ennemi, y est plus agréable que ce

qui nous en reste en France. C'est plus franchement adopté, et ils ont employé pour leurs rocailles des

échantillons minéralogiques d'une grande beauté. Tivoli et la Solfatare qui l'avoisine ont fourni des

pétrifications curieuses et des débris volcaniques superbes à toutes les villas de la contrée. Ces fragments

étranges, couverts de plantes grimpantes, de folles herbes, et de murmurantes eaux, sont très-amusants à

regarder, je vous assure.

Pardon, cher ami. Vous m'avez dit souvent que j'avais de l'intelligence; mais, sans vous offenser, je crois
que vous vous êtes bien trompé et que je ne suis qu'un âne. Je crois aussi, et plus souvent que je n'ose

vous le dire, que j'ai eu bien tort de me croire destiné à faire de l'art. Je suis trop contemplatif, et je le suis

à la manière des enfants. Je voudrais tout saisir, tout embrasser, tout comprendre, tout savoir, et puis,

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