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George Sand - Jean Ziska

dans ses pensées, frappé peut-être de l'idée que sa mission était finie, et qu'il n'était plus l'homme de ce
troisième parti qu'il fallait constituer politiquement et dessiner hardiment au milieu des deux autres. Si

Ziska eut cette angoisse, que les historiens lui attribuent sans l'expliquer, ce fut une révélation de son

destin. Cet homme, qui devait retremper le courage populaire et donner un nouvel élan à l'invincible

taborisme, cet homme était debout. Il était déjà à l'oeuvre. De vagues prophéties taborites portaient que

Ziska rendrait la Bohême glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour revivre dans un autre héros

qui, pendant sept ans encore, continuerait son oeuvre. Ce héros était Procope le Rasé, Procope le Grand,

Procope le Picard[33], c'est-à-dire le vrai Taborite. Ziska le Calixtin, le médiateur impossible entre ces

partis arrivés à l'heure d'explosion, devait jeter quelque éclat et mourir à temps, car il ne lui restait plus

qu'à choisir entre l'abandon des siens ou celui de sa propre gloire.

[Note 33: Il avait été compromis et arrêté dans l'affaire de Martin Loquis, et il avait sans doute dû son
salut au moine Prémouré.]

Hésitant à jeter la torche au sein du Hussitisme, il envoya des députés à Prague d'abord, pour désavouer
l'équipée que ses gens venaient d'y faire; ensuite pour exhorter le parti calixtin à ne point élire

Coribut. Il se faisait fort, disait-il, de défendre la Bohème contre l'Empereur et contre les

grands, sans qu'il fût besoin qu'un peuple libre s'assujettit à un roi
. «Ceux de Prague répondirent
qu'ils étaient bien aises qu'il n'eût point de part à la dernière irruption des Taborites; mais qu'ils étaient

fort étonnés qu'il leur déconseillât Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute république a besoin d un

chef». A cette réponse, Ziska comprit qu'on ne voulait plus qu'il fût ce chef nécessaire; et, blessé de voir

préféré un étranger au bouclier éprouvé de la patrie, il s'écria en levant son bâton de commandement:

J'ai par deux Jais délivré ceux de Prague; mais je suis résolu de les perdre, et je ferai voir que je puis

également et sauver et opprimer ma patrie
.

XIII.

Aussitôt Ziska se met en devoir d'exécuter cette terrible résolution; et, tout en ravageant sur son chemin
les terres des seigneurs catholiques, il marche sur Graditz, qui était réputée calixtine, avec l'intention de

la surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-être eussent voulu marcher tout de suite sur Prague,

commençaient à murmurer. Une nuit qu'ils cheminaient dans les ténèbres, fatigués d'une longue course,

ils refusèrent d'aller plus avant. Cet aveugle, disaient-ils, croit que le jour et la nuit nous sont

pareils comme à lui. Ziska leur demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs; on lui en nomma

un: Allez donc y mettre le feu pour vous éclairer, reprit-il. Ils lui obéirent, et un peu plus loin ils

rencontrèrent Czinko de Wartemberg et quelques autres grands seigneurs catholiques, qui leur livrèrent

un rude combat. Ils en sortirent triomphants comme à l'ordinaire, et plusieurs de ces seigneurs y périrent,

après quoi Ziska conduisit les Taborites à Graditz. Cette ville, qui avait une secrète inclination

pour lui, le reçut à bras ouverts, au lieu de se défendre. Ceux de Prague vinrent pour la reprendre, et

furent battus. De là, Ziska courut à Czaslaw, et s'en empara sans peine. Ceux de Prague vinrent encore l'y

inquiéter, et, comme à Graditz, ils furent défaits et repoussés.

Ces nouvelles répandirent l'effroi dans Prague, et les magistrats résolurent d'envoyer à Ziska pour lui
proposer un accommodement; mais les seigneurs calixtins s'y opposèrent, et se firent fort de vaincre le

redoutable aveugle. Il était plus facile de s'en vanter que de le faire.

Ziska fit, aussitôt après, une campagne en Moravie, pour seconder Procope contre l'évêque de fer.
La seule approche de l'armée taborite mit en fuite l'archiduc Albert; et Sigismond, qui le suivait pour

assister à ses triomphes, partagea la honte de sa retraite. Jean de fer tint bon; mais il ne put empêcher

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