bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Jean Ziska

voulait sauver la Bohème selon un plan conçu avec autant de prudence que de courage. L'audace ne lui
manquait pas plus que la ruse. Il s'alliait au parti calixtin dans l'occasion, et s'en détachait de même. A un

moment donné, il pensa devoir sacrifier des hommes qui lui semblaient, par leur fougueuse sincérité,

devoir compromettre la révolution. Il craignit que la négation du dogme de la présence réelle,

négation qui entraînait de si profondes conséquences, n'effarouchât le nombreux et puissant juste-milieu,

et ne le brouillât lui-même sans retour avec ces classes dont il croyait que son oeuvre ne pouvait se

passer. Ziska se trompait en espérant faire marcher de front les résistances de divers ordres de l'État

contre l'empereur. En ce moment, il était enivré sans doute de l'adhésion du parti catholique, et il

concevait de grandes espérances. Il éprouva bientôt ce qu'il devait attendre de ces alliances impossibles.

[Note 30: Ou Lausnitz.]

[Note 31: Il est bien certain que ces Picards blâmaient la conduite de Ziska à l'égard de la religion. Ils le
raillaient de se faire dire la messe selon les missels par des prêtres calixtins, et appelaient ces

prêtres lingers (lintearios) à cause de leurs surplis de toile. Les Calixtins de Ziska (car il y

avait des Taborites Calixtins, c'est-à-dire des hommes qui, comme lui, suivaient la religion de Prague et

la politique de Tabor) raillaient à leur tour ces prêtres réformateurs, et les appelaient les cordonniers

de Ziska
, parce que, dit-on, ils portaient les mêmes souliers à l'office et en campagne. Cette
explication me semble un peu gratuite. Les cordonniers avaient joué le rôle le plus énergique à Prague,

dans les proclamations religieuses et dans les émeutes. Ils faisaient pendant aux boucliers des séditions

de Paris à la même époque, et je pense que l'appellation de cordonnier était devenue synonyme,

en Bohême, de celle de sans-culotte dans notre révolution.]

XII.

La nouvelle de l'exécution de Martin Loquis alluma la sédition dans Prague. Tous les Picards de la
nouvelle ville
coururent trouver le Prémontré. Il s'assemblèrent, la nuit, dans un cimetière. Là, on se
plaignit de la tyrannie de Ziska et de celle du sénat calixtin. Le Prémontré après avoir longtemps délibéré

avec eux, prit sa résolution au premier coup de la cloche du matin. Il se met aussitôt à leur tête, et les

conduit à la maison de ville de la vieille Prague. Là il reproche aux sénateurs leurs trahisons et leurs

lâchetés, leur déclare qu'ils sont cassés et annulés, et sur-le-champ procède à l'élection d'un nouveau

sénat et de quatre consuls picards. Il décrète que la vieille et la nouvelle ville n'en feront plus qu'une et

obéiront à des magistrats de son choix. A peine a-t-il formé ce nouveau gouvernement qu'il assemble la

communauté, et lui déclare qu'il faut chasser un curé qu'il désigne, parce qu'il retient les

momeries
du culte romain; que le temps est venu d'en finir avec les prêtres calixtins et d'en établir de
vraiment évangéliques, «_parce que les séculiers et le clergé ne doivent plus faire qu'un corps et un

même peuple.» Le peuple, la populace, pour parler comme mon auteur (ce qui ne me fâche point,

parce que je vois bien que c'étaient les pauvres et les opprimés qui étaient les plus éclairés et les plus

sincères en fait de religion), la populace courut aux églises, chassa les prêtres calixtins, en institua de

nouveaux, et donna ses lois à toute la ville, sans que les anciens consuls ni personne osât s'y opposer.

Pendant ce temps, les Taborites et les Orébites marchaient à la rencontre de l'Empereur, qui entrait en
Bohème par Cultemberg. Malgré la clémence de Ziska, les mineurs revenaient à Sigismond, et,

commandés par le brigand Miesteczki, celui qui avait pillé les moines d'Opatowitz pour son compte et

qui ensuite s'était uni à Ziska, ils reprirent Przelautzi, jetèrent cent-vingt-cinq Taborites dans les minières,

en tuèrent mille à Chutibor, et firent brûler leur commandant et deux de leurs prêtres.

Pendant ce temps, l'aristocratie négociait avec le roi de Pologne. Sur son refus d'accepter la couronne, les

< page précédente | 53 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.