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George Sand - Jean Ziska

puisqu'il commande à Dieu, et l'incarne à son gré dans la matière du pain. En imaginant ce dogme
grossièrement idolâtrique, l'église romaine avait sanctifié la personne du prêtre; elle l'avait élevé

au-dessus de la multitude comme au-dessus des rois; et toutes les résistances des sectes étaient une

protestation du peuple contre cette révoltante inégalité, conquise, non par les armes de la vertu, de la

sagesse, de la science, de l'amour, de la véritable sainteté, mais par un privilège digne des impostures des

antiques hiérophantes. Le nouveau clergé qui surgissait en Bohème n'avait garde de rejeter de tels

moyens. La noblesse et l'aristocratie, qui faisaient, là comme ailleurs, cause commune avec lui, ne se

souciaient pas d'examiner le dogme au point de s'en désabuser. Mais le bas peuple, à qui la suprême

droiture de la logique naturelle et la profonde suprématie du sentiment tiennent lieu de science dans de

telles questions, voyait au fond de ces mystères mieux que l'Université, mieux que le Sénat, mieux que

l'aristocratie, mieux que Ziska lui-même, son chef politique. Il est à remarquer, en outre, qu'à cette

époque, grâce aux prédications d'une foule de docteurs hérétiques, dont les historiens parlent vaguement,

mais sur l'action desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohème était singulièrement instruit en matière

de religion. Les envoyés diplomatiques de l'église de Rome en furent stupéfaits. Ils rapportèrent que tel

paysan, qu'ils avaient interrogé, savait les Écritures par coeur d'un bout à l'autre, et qu'il n'était pas besoin

de livres chez les Taborites, parce qu'il s'en trouvait de vivants parmi eux.

Un dernier mot pour résumer la situation des esprits à Prague en 1420. Je demande pardon à mes
lectrices d'interrompre le drame des événement» par une dissertation un peu longue. Les événements sont

impossibles à comprendre, dans cette révolution surtout, si on ne se fait pas une idée des causes. Je

trouve, dans le savant auteur dont je donne un résumé, cette réflexion bien légère pour un homme si

lourd: «Si le rétablissement de la coupe était d'une assez grande nécessité, pour mettre en combustion

tout un royaume, ou si le même rétablissement était un assez grand crime pour attirer une si furieuse

tempête sur les Bohémiens, c'est une question de droit, une controverse de religion qui n'est pas de mon

ressort.» Permis à l'auteur de trente-deux ouvrages de poids, au ministre protestant prédicateur de

la reine de Prusse, de donner sa démission d'être pensant, tout en écrivant à grand renfort de mémoires et

de documents l'histoire au dix-huitième siècle: mais il n'est pas permis aujourd'hui au plus mince de nos

écoliers d'en prendre ainsi son parti, et de déclarer que nos aïeux étaient tous fous de se mettre en

combustion
pour de telles fadaises. Le rétablissement ou le retranchement de la coupe était la
question vitale de l'Église constituée comme puissance politique. C'était aussi la question vitale de la

nationalité bohémienne constituée comme société indépendante. C'était enfin la question vitale des

peuples constitués comme membres de l'humanité, comme êtres pensants civilisés par le christianisme,

comme force ascendante vers la conquête des vérités sociales que l'Évangile avait fait entrevoir. Les

Taborites, en rejetant le dogme de la présence réelle, entendu d'une façon objective et idolâtrique,

proclamaient un principe logique. Ils se débarrassaient du miracle clérical, du joug de l'Église, qui,

depuis Grégoire VII, infidèle à sa mission spirituelle, s'appesantissait sur le front des enfants de

Jésus-Christ. Les Calixtins, en ne réclamant que leur communion sous les deux espèces, et en refusant

d'aborder le fond de la question, devaient perdre peu à peu la sympathie et le concours des masses, et

faire avorter enfin une révolution qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit des castes

privilégiées.

IX.

La conférence et le synode que tint ensuite tout le clergé hussite, pour tâcher d'éclaircir les dogmes,
n'aboutirent à rien. On ne put s'entendre, les uns y portant trop d'emportement, les autres trop

d'hypocrisie. Le parti calixtin, persistant dans sa résolution d'avoir un roi, envoya en ambassade deux

grands
, deux nobles, deux consuls de la bourgeoisie, et deux ecclésiastiques de l'Université

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