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George Sand - Jean Ziska

gens de Gand, dont l'histoire est quasi contemporaine.

I.

Wenceslas de Luxembourg régnait en Bohême. La France avait vu ce monarque grossier lorsqu'il était
venu conférer à Reims avec les princes du saint-empire et les princes français pour l'exclusion de

l'antipape Boniface. «Les moeurs bassement crapuleuses de Wenceslas choquèrent fort la cour de France,

qui mettait au moins de l'élégance dans le libertinage: l'empereur était ivre dès le matin quand on allait le

chercher pour les conférences[3].» A l'époque du concile de Constance et du supplice de Jean Huss, il y

avait quinze ans que Wenceslas n'était plus empereur. Son frère Sigismond avait réussi à le faire déposer

par les électeurs du saint-empire, dans l'espérance de lui succéder; mais il fut déçu dans son ambition, et

la diète choisit Rupert, électeur palatin, entre plusieurs concurrents, dont l'un fut assassiné par les autres.

Cette élection ne fut pas généralement approuvée. Aix-la-Chapelle refusa de conférer à Rupert le titre

de roi des Romains; plusieurs autres villes du saint-empire reculèrent devant la violation du

serment qu'elles avaient prêté au successeur légitime de Charles IV[4]. Une partie des domaines

impériaux paya les subsides à Wenceslas, l'autre à Rupert. Sigismond brocha sur le tout, inonda la

Bohême de ses garnisons et la désola de ses brigandages, s'arrogeant la souveraineté effective en

attendant mieux, persécutant son frère dans l'intérieur de son royaume, soulevant la nation contre lui, et

s'efforçant d'user les derniers ressorts de cette volonté déjà morte. Ainsi rien ne ressemblait plus à la

papauté que l'Empire, puisqu'on vit vers le même temps trois papes se disputer la tiare, et trois empereurs

s'arracher le sceptre des mains. Et l'on peut dire aussi que rien ne ressemblait plus à la France que la

Bohême. A l'une un roi fainéant, poltron, ivrogne, abruti; à l'autre un pauvre aliéné, moins odieux et aussi

impuissant. A la France, les dissensions des Armagnacs et des Bourgognes, et la fureur du peuple entre

deux. A la Bohême, les ravages de Sigismond, la résistance à la fois molle et cruelle de la cour, et la voix

du peuple, au nom de Jean Huss, précipitant l'orage. Mais là fut grande cette voix du peuple, que trop de

malheurs et de divisions étouffaient chez nous sous le bâillon de L'étranger.

[Note 3: Henri Martin.]

[Note 4: Mort en 1378.]

Wenceslas s'était rendu odieux dès le principe par ses moeurs brutales et son inaction. En 1384, quelques
seigneurs s'étant déclarés ouvertement contre lui, il appela des consuls allemands, à l'exclusion de ceux

du pays, pour maintenir ses sujets dans l'obéissance, et fit périr les mécontents sur la place publique. La

fière nation bohème ne put souffrir cet outrage, et ne lui pardonna jamais d'avoir appelé des étrangers à

son aide pour décimer sa noblesse. Ce fut le principal prétexte allégué dans le soulèvement qui éclata par

la suite, et où Jean Huss, au nom de l'Université de Prague, eut beaucoup de part. On lui reprocha encore

amèrement le meurtre de Jean de Népomuck, ce vénérable docteur, qu'il avait fait jeter dans la Moldaw

pour n'avoir pas voulu lui révéler la confession de sa femme. Enfin la mort de cette pieuse et douce

Jeanne fut imputée à ses mauvais traitements. Tour à tour spoliateur des biens de son clergé et

persécuteur des hérétiques, accusé par les orthodoxes d'avoir laissé couver et éclore l'hérésie hussite, par

les réformateurs d'avoir abandonné Jean Huss aux fureurs du concile et maltraité ses disciples, il ne

trouva de sympathie nulle part, parce qu'il n'avait jamais éprouvé de sympathie pour personne.

Sigismond aida les mécontents à lui faire un mauvais parti, et un beau matin, en 1393, l'empereur

Wenceslas fut mis aux arrêts dans la maison de ville, ni plus ni moins qu'un ivrogne ramassé par la

patrouille. Il s'en échappa tout nu dans un bateau, où une femme du peuple le recueillit, à telles enseignes

qu'il en fit, dit-on, sa femme. Cependant Sigismond, levant le masque, fondait sur la Bohême. Les

Bohémiens relevèrent leur fantôme de roi pour tenir l'usurpateur en respect et le repousser. Wenceslas

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