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George Sand - Jean Ziska

Cependant il rentra peu après dans la capitale avec des intentions énergiques. Les Orebites n'étaient pas
moins mécontents que lui du juste milieu hussite. A peine le danger était-il passé, que les Calixtins,

mécontents de la vie austère qu'entraînait pour eux le système dévastateur de Jean Ziska, oubliaient qu'ils

devaient leur salut à sa science militaire, à sa bravoure, et à l'élan irrésistible de ses fougueux disciples.

Ils affectaient alors une grande horreur pour les cruautés commises envers les moines, et cette

compassion, qui eût honoré des âmes sincères, n'était qu'une hypocrite défection, chez un parti qui se

portait aux mêmes excès quand il croyait à l'impunité. Les sectes ardentes s'étant rencontrées sous les

murs d'une ville catholique avec des assiégeants calixtins, ceux-ci affectèrent de communier en grand

appareil, et leurs prêtres portèrent l'Eucharistie, revêtus de riches ornements. C'était scandaliser ces

austères réformateurs, qui voulaient effacer toute trace des pompes de l'ancien culte et abolir toute

suprématie temporelle du clergé. Ils se jetèrent sur les prêtres calixtins: A quoi servent, leur

dirent-ils, ces habits de comédiens? Quittez-les, et communiez avec nous sans ces oripeaux, ou nous

vous les arracherons
. Quelques chefs des deux partis apaisèrent cette querelle; mais Nicolas de
Hussinetz marcha sur Prague, et enjoignit, avec menaces, à la communauté calixtine de préposer autant

de Taborites que de Praguois à la garde des tours et aux délibérations des conseils. Ceux de Prague

répondirent naïvement que, l'ennemi étant loin, ils n'avaient que faire d'être si bien gardés et si bien

conseillés. On se querella particulièrement sur les opinions religieuses, et c'est alors qu'on s'aperçut d'une

dissidence d'opinion alarmante pour les modérés. L'aigreur en arriva au point qu'il fallut entrer en

délibération sérieuse pour un accommodement. On convoqua les représentants de tous les partis dans

l'église de Saint-Ambroise. Ceux des deux villes de Prague eurent pour chacun leur place à part, et les

Taborites également; seulement on défendit qu'il y eût là ni femmes ni prêtres. Les Taborites avaient de

grandes idées d'émancipation pour leurs femmes, les admettant à une égalité de condition et de

discussion, qu'elles justifiaient bien par leur conduite héroïque jusque sur les champs de bataille. En

outre, ils avaient pour leurs prêtres une vénération extrême: les ayant dépouillés de tout caractère

temporel, et de tout privilège social, ils les regardaient comme des saints et comme des anges, et il fallait

que ces prêtres fussent tels en effet pour dominer par le seul ascendant moral. Ils furent donc très-irrités

de cette exclusion de leurs prêtres et de leurs femmes d'une conférence décisive, et voulurent se retirer;

mais comme Nicolas de Hussinetz sortait de la ville un des premiers, son cheval tomba dans une fosse et

lui cassa la jambe. Ou le rapporta dans Prague, et on le déposa dans la maison abandonnée ou conquise

des seigneurs de Rosemberg. Il y mourut de la gangrène, ce qui jeta les Taborites dans une grande

consternation. Ils perdaient en lui un grand appui, et un chef redoutable aux partis contraires. Ziska, qui

avait voulu jusque-là n'être censé que le premier après lui, fut proclamé général en chef des Taborites.

Enfin l'assemblée fut fixée et acceptée de part et d'autre. L'université, qui était toute calixtine, y assista, et
procéda à la lecture des articles proclamés par les Taborites, pêle-mêle avec celle qu'on leur imputait. Au

reste, la plupart de ces articles méritent d'être rapportés, ne fût-ce que pour les lectrices qui aiment, avant

tout, la couleur historique. Rien ne montre mieux l'exaltation à la fois sauvage et sublime des Taborites,

et ne résume mieux les doctrines de L'ÉVANGILE ÉTERNEL que cette déclaration des droits divins de

l'homme au quinzième siècle. Leur style mystique est plus éloquent pour peindre la situation à la fois

violente et romanesque de la Bohême à cette époque que le récit des événements même, et nous prions

nos lectrices de ne point sauter ce chapitre.

VIII

LA PRÉDICTION TABORITE.

1. «Cette année du Seigneur (1420) sera la consommation du siècle, et la fin de tous les maux. Dans ces

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