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George Sand - Jean Ziska

Ziska, émerveillé de leur bravoure, promit la vie à celui des six qui tuerait les cinq autres. Aussitôt ils
se jetèrent comme des dogues les uns sur les autres. Il n'en resta qu'un qui, s'étant déclaré Taborite, se

retira à Tabor et y communia sous les deux espèces en témoignage de fidélité
.

Cependant les Hussites de Prague assiégeaient la forteresse de Saint-Wenceslas. Le gouverneur feignit de
la leur rendre, pilla et emporta tout ce qu'il put dans le château, et se retira en laissant la place à son

collègue Plawen; de sorte qu'au moment où les assiégeants s'y jetaient avec confiance, ils furent battus et

repoussés. Cependant Ziska arrivait. Il s'arrêta le lendemain non loin de Prague pour regarder quelques

Hussites qui détruisaient un couvent et insultaient les moines. «_Frère Jean, lui dirent-ils, comment te

plaît le régal que nous faisons à ces comédiens sacrés?_» Mais Ziska, qui ne se plaisait à rien d'inutile,

leur répondit en leur montrant la forteresse de Saint-Wenceslas: «_Pourquoi avez-vous épargné cette

boutique de chauve (calvitia officina
)? - Hélas! dirent-ils, nous en fûmes honteusement chassés hier.
- Venez donc,» reprit Ziska.

Ziska n'avait avec lui que trente chevaux. Il entre; et à peine a-t-on aperçu sa grosse tête rasée, sa longue
moustache polonaise et ses yeux à jamais éteints, qui, dit-on, le rendaient plus terrible que la mort en

personne, que les Praguois se raniment et se sentent exaltés d'une rage et d'une force nouvelles.

Saint-Wenceslas est emporté, et Ziska s'en retourne à Tabor en leur recommandant de l'appeler toujours

dans le danger.

A peine a-t-il disparu, qu'un renfort d'Impériaux arrive et reprend la forteresse. Ziska avait réellement une
puissance surhumaine. Là où il était avec une poignée de Taborites, là était la victoire, et quand il partait

il semblait qu'elle le suivit en croupe. C'est que l'âme et le nerf de cette révolution étaient en lui, ou plutôt

à Tabor; car il semblait qu'il eût toujours besoin, après chaque action, d'aller s'y retremper; c'est que chez

les Calixtins il n'y avait qu'une foi chancelante, des intentions vagues, un sentiment d'intérêt personnel

toujours prêt à céder à la peur ou à la séduction, une politique de juste-milieu.

Un chef taborite, convoqué à la guerre sans quartier par les circulaires de Ziska, vint attaquer Wisrhad
que les Impériaux, avaient repris. Il fut repoussé et aurait péri avec tous les siens si Ziska ne se fût

montré. Les Impériaux, qui avaient fait une vigoureuse sortie, rentrèrent aussitôt. Ziska fut reçu cette fois

à bras ouverts dans la ville. Le clergé, le sénat et la bourgeoisie accouraient au-devant de lui, et

emmenaient les femmes et les enfants taborites dans leurs maisons pour les héberger et les

régaler
. Ses soldats couraient les rues, décoiffant les dames catholiques et coupant les moustaches à
leurs maris. Plusieurs villes se déclarèrent taborites[24], et envoyèrent leurs hommes à Prague pour offrir

leurs services à l' aveugle. Un nouveau renfort était arrivé à Wisrhad, et l'empereur s'avançait à

grandes journées. Ziska fit établir des lignes depuis le couvent de Sainte-Catherine (qu'on venait

d'abattre), jusqu'à la Moldaw, cerner la forteresse pour empêcher tout secours de troupes et de vivres,

couper tous les arbres de l'archevêché, afin de découvrir les mouvements de l'ennemi, et les Praguois

renouvelèrent avec transport le serment de ne jamais recevoir Sigismond.

[Note 24: Laleni, Zatec et Slan, dont il sera parlé depuis et qui furent mises au rang des villes sacrées de
la prédiction.]

VII.

Les forteresses de Prague qui tenaient pour l'empereur paraissaient imprenables, et, comptant sur
l'approche de l'armée impériale, se riaient des préparatifs de cette populace. La garnison de Wisrhad

regardait, tranquillement les femmes et les enfants qui travaillaient jour et nuit à creuser un large fossé

entre le fort et la ville. «_Que vous êtes fous! leur disaient-ils du haut de leurs murailles; croyez-vous

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