bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Jean Ziska

venait faire dans mon roman, sur la scène du dix-huitième siècle; enfin si Jean Ziska était une fiction ou
une figure historique. Bien loin de dédaigner cette sainte ignorance, je suis charmé de pouvoir faire part à

mes patientes lectrices du peu que j'ai lu sur cette matière, et de l'enrichir de quelques contradictions que

je me suis permis de puiser à meilleure source; oserai-je dire quelquefois sous mon bonnet? Pourquoi

non? J'ai toujours eu la persuasion qu'un savant sec ne valait pas un écolier qui sent parler dans son coeur

la conscience des faits humains.

Mon récit commence à la fin de ce fameux et scandaleux concile de Constance, où les bûchers de Jean
Huss et de Jérôme de Prague vinrent apporter un peu de distraction aux ennuis des vénérables pères et

des prélats qui siégeaient dans la docte assemblée. Ou sait qu'il s'agissait d'avoir un pape au lieu de deux

qui se disputaient fort scandaleusement l'empire du monde spirituel. On réussite en avoir trois. La

discussion fut longue, fastidieuse. Les riches abbés et les majestueux évêques avaient bien là leurs

maîtresses; Constance était devenu le rendez-vous des plus belles et des plus opulentes courtisanes de

l'univers; mais que voulez-vous? On se lasse de tout. L'Église de ce temps-là n'était pas née pour la

volupté seulement; elle sentait ses appétits de domination singulièrement méconnus chez les nations

remuantes et troublées: le besoin d'un peu de vengeance se faisait naturellement sentir. Le grand

théologien Jean Gerson était venu là de la part de l'Université de Paris pour réclamer la condamnation

d'un de ses confrères, le docteur Jean Petit, lequel avait fait, peu d'années auparavant, l'apologie de

l'assassinat du duc d'Orléans, sous la forme d'une thèse en faveur du tyrannicide. Jean Petit était

la créature du meurtrier Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne; Jean Gerson, quoique dévoué aux d'Orléans,

était animé d'un sentiment plus noble en apparence. Il avait à coeur de défendre l'honneur de l'Université,

et de flétrir les doctrines impies de l'avocat sanguinaire. Il n'obtint pas justice; et voulant assouvir son

indignation sur quelqu'un, il s'acharna à la condamnation de Jean Huss, le docteur de l'Université de

Prague, le théologien de la Bohême, le représentant des libertés religieuses que cette nation revendiquait

depuis des siècles.

A coup sûr, ce fut une étrange manière de prouver l'horreur du sang répandu, que d'envoyer aux flammes
un homme de bien pour une dissidence d'opinion[1]; mais telle était la morale de ces temps; et il faut

bien, sans trop d'épouvante, contempler courageusement le spectacle des terribles maladies au milieu

desquelles se développait la virilité de l'intelligence, retenue encore dans les liens d'une adolescence

fougueuse et aveugle. Sans cela nous ne comprendrons rien à l'histoire, et dès la première page nous

fermerons ce livre écrit avec du sang. Ainsi, mes chères lectrices, point de faiblesse, et acceptez bien ceci

avant de regarder la sinistre figure de Jean Ziska: c'est qu'au quinzième siècle, pour ne parler que de

celui-là, rois, papes, évêques et princes, peuple et soldats, barons et vilains, tous versaient le sang comme

aujourd'hui nous versons l'encre. Les nations les plus civilisées de l'Europe offraient un vaste champ de

carnage, et la vie d'un homme pesait si peu dans la main de son semblable, que ce n était pas la peine d'en

parler.

[Note 1: Soit dégoût des affaires, soit remords de conscience, Jen Gerson alla finir ses jours dans un
couvent où il écrivit l' Imitation de Jesus-Christ, et plus tard la défense de Jeanne d'Arc. Voyez à

cet égard l'excellente Histoire de France de M. Henri Martin.]

Est-ce à dire que le sentiment du vrai, la notion du juste, fussent inconnus aux hommes de ce temps?
Hélas! quand on regarde l'ensemble, on est prêt à dire que oui; mais quand on examine mieux les détails,

on retrouve bien dans cette divine création qu'on appelle l'humanité, l'effort constant de la vérité contre le

mensonge, du juste contre l'injuste. Les crimes, quoique innombrables, ne passent pas inaperçus. Les

contemporains qui nous en ont transmis le récit lugubre en gémissent avec partialité, il est vrai, mais avec

< page précédente | 2 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.