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George Sand - Isidora

arrive à me faire du bien, à me distraire, à me charmer... sans que véritablement je puisse m'en rendre
compte! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais dire où est le beau et le bon de

cette naïveté, à mon âge. Cela m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur à me

laisser aller!

Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson, à propos des fleurs. Il me semble que les fleurs
nous permettent de devenir puérils envers elles, sang qu'elles cessent d'être sublimes pour nous. Voua

savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de l'innocence et de la pureté.

Agathe voit le ciel dans une fleur, et quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble

qu'elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de mêler leur parfum à son haleine.

Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi! cette enfant, cette Agathe de mon âme, cette fleur plus
pure que toutes celles de la terre, cette perle fine, celle beauté virginale, sera infailliblement la proie d'un

homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne verra sans doute en elle qu'une

femme de plus, trop froide à son gré, et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop

précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie et torturée. - Oh! mon Dieu! je

conserve cette candeur sacrée avec une sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d'un regard

maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui parler de moi, jusqu'à ne pas oser

penser quand je suis auprès d'elle; et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles caresses! un homme,

un de ces êtres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et l'ingratitude, et le mépris, viendra l'arracher de

mon sein pour la dominer ou la corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et rembrunit tout mon

avenir!

LETTRE TROISIÈME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Dimanche, 15 juin 1845.

Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, et pourtant, mes amis, en voici une bien
conditionnée que j'ai à vous raconter.

Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque affaire, et je revenais seule dans ma voiture,
impatiente de revoir Agathe, que j'avais laissée un peu souffrante à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six

lieues de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un cavalier me suivait ou suivait le même

chemin que moi: il est certain que, soit qu'il me laissât en arrière en prenant le galop, et se mit au pas

lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissât dépasser et se hâtât bientôt pour regagner le

terrain, pendant assez longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que c'était à moi qu'il

en voulait, car il renonça à toutes ces petites feintes, et se mit à suivre tranquillement l'allure de mes

chevaux. Tony était sur le siège de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle jockey que Jacques

connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois et ne se

gêne point pour adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la solitude. Nous

montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée dans quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony

avait lié conversation avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il appartînt

évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon domestique.

J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là était dans la première Heur de la jeunesse: dix-huit ans
au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction incomparable,

des cheveux noirs, abondants, fins et bouclés naturellement, un duvet de pêche sur les joues, et des

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