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George Sand - Isidora

craindriez-vous d'y porter vos lèvres pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous... Je
n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis m'empêcher de rêver que quelque jour... un

beau soir d'été plutôt, Jacques vous surprendra à la campagne, lisant ce paragraphe écrit de sa main: «Si

l'on pouvait s'asseoir à tes pieds!...»

«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je reviendrai près de vous, j'y reviendrai calme et
purifiée; et, à mon tour, Alice, je goûterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder

pour vous seule!

«ISIDORA.»

La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle qu'on vient de lire.

LETTRE DEUXIÈME.

ISIDORA A MADAME DE T...

Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un sacrifice que je croyais bien grand
alors...

Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce grand acte de courage me paraît
chaque jour moins sublime, et qu'enfin j'arrive à me trouver assez peu héroïque... Que Jacques me

pardonne de parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi de ne pas le pleurer... Il n'y a

rien d'injurieux pour lui dans le calme avec lequel je puis parler à présent d'un sujet jadis si brûlant, et

naguère encore si délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est de l'amour! Oui, vraiment, j'en

suis guérie à jamais, Alice, et, pour m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop bon pour moi, il m'a trop

largement récompensée d'un moment de force.

Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par un coucher de soleil splendide, sous le
ciel de la paisible et riante Lombardie, et je parle ainsi dans la sincérité de mon coeur.

Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir.... Peut-être si le ciel était orageux, l'air
âcre, et que le paysage, au lieu de l'églogue des prairies bordant de fleurs des flots placides, m'offrît le

drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine,

peut-être vous exprimerais-je le vide délicieux de mon âme en des termes plus résignés que

triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la crainte de tomber dans le péché d'orgueil et

d'en être punie; mais il est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière lettre, je ressens une

joie intérieure qui me semble durable et profonde.

A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable bienfait du repos dont je ne me souvenais
plus d'avoir joui? peut-être! O bonheur des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te

contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un excès de souffrance; tu te replies sur

toi-même, comme une pauvre plante qui, après l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte

d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement vivre.... le plus faiblement possible!

Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'égayer en me disant que je suis encore
jeune et que j'aimerai encore! Non, je ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent.

C'est dans l'âme que les années marquent leur passage et laissent leur empreinte; c'est notre coeur, c'est

notre imagination qui vieillissent promptement ou résistent avec vaillance.

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