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George Sand - Isidora

pensée d'ineffable mélancolie peut donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous préserver de ce qui
pourrait être? Mais qui donc saura jamais...

Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement abandonné; nous en avons vainement
cherché la suite. Une lettre d'Isidora, datée de trois mois plus tard, nous explique cette interruption.

LETTRE PREMIÈRE.

ISIDORA A MADAME DE T...

«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous le précepteur de votre fils. Ses vacances ont duré
assez longtemps, et Félix ne peut se passer des leçons de son ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude

vous tuera. Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et de votre tranquillité d'esprit. Moi, je

pars, ma belle et chère Alice; je quitte la France, je quitte à jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers que

je vous envoie et que je lui ai dérobés à son insu. Sachez donc enfin que c'est vous qu'il aime;

efforcez-vous de le guérir ou de le payer de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et

s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car s'il n'a pas d'amour pour moi, il me

porte du moins une amitié tendre, un intérêt immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous

voie, pourvu qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt consolé.

Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux. Vous vous étiez trompée, noble
Alice! nous ne pouvions pas associer des caractères et des existences si opposées. Voilà près d'une année

que nous luttons en vain pour accepter ces différences. L'union d'un esprit austère avec une âme

bouleversée par les tempêtes était un essai impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait

aimer, et moi j'aurais dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.

Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois mois que j'ai surpris et comme volé le secret de Jacques,
j'ai mis tout en oeuvre pour le détacher de vous. Excepté de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été

impossible, j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher de la passion que vous lui inspirez, et

qui me causait une jalousie effrénée. Cette ambition avait réveillé mon amour, qui commençait à périr de

fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile, tour à tour humble et emportée, boudeuse et

soumise, ardente et dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait ôté, je crois, jusqu'au

sentiment de la vie. Il n'était plus auprès de moi qu'une victime du dévouement qu'il s'était imposée, et je

suis presque certaine que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par vous, son courage

ne se serait pas soutenu. Mais je suis sûre aussi que, pour conquérir votre estime, il eût fait le sacrifice de

sa vie entière, et qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais détaché de moi.

«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, Alice! je la prends enfin avec calme. Hier encore,
Jacques, plus pâle qu'un spectre, plus beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me

manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de vertu, j'ai été prise tout à coup d'un accès

de courage et de désintéressement, et je lui ai dit à jamais adieu dans mon coeur. Je vous écris de ma

première station, station sur la route d'Italie, et probablement il ignore encore, à l'heure qu'il est, que j'ai

quitté Paris et brisé sa chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il l'apprenne avec joie, et la

seule tristesse que j'éprouve, c'est la crainte de lui laisser quelque regret.

«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est juste et bon? Quelle fausse idée nous attachons à
l'importance de nos sacrifices et à la difficulté de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme

une angoisse mortelle le détachement que je porte aujourd'hui dans mon coeur avec une sorte de volupté.

Je ne savais pas que la conscience d'un devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naïveté à

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