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George Sand - Isidora

rien à combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de contemplations idéales; tu le croyais
de la race des fanatiques... Tu ne te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...

CAHIER I.

Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu être heureux en étant juste? Mon Dieu, suprême
sagesse, suprême bonté! vous qui pardonnez à nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans

retour vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne voulais ni richesses, ni

gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le savez, je ne soupirais pas après les vanités humaines;

j'acceptais la plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les plus austères.

Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans mon coeur que pour la
souffrance de mes frères... Tout ce que je me permettais d'espérer, c'était de trouver dans mon abnégation

sa propre récompense, une âme calme, des pensées toujours pures, une douce joie dans la pratique du

bien...

Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme m'est apparue comme le résumé
des bienfaits de votre providence, quand j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon être

pour être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que cet être si fier et si beau était maudit, que cette

fleur si suave avait un ver rongeur dans le sein, et que je ne serais aimé d'elle qu'à la condition de souffrir

mortellement.

Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle s'est arrachée de mes bras, et je l'ai perdue sans
amertume, sans ressentiment; j'ai consenti à l'attendre, à la retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée

dans la douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je? sans espoir d'être aimé? Et pendant ces

sombres et lentes années, abattu, mais non brisé, triste, mais non irrité, j'élevais mon âme selon mes

forces, à la contemplation des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté, j'essayais de répandre autour de

moi l'amour du bien, je ne cherchais la récompense de mes humbles travaux que dans les charmes

enthousiastes de l'étude. Et puis, lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à peine avouées par

moi-même, sont venues me troubler, j'ai refoulé mon mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas

plaint, j'ai respecté le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eût fait oublier toute ma pâle

et morne existence, en vain immolée à une femme orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aimé

en silence, et l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux et plus vain que n'avait fait le parjure et

l'ingratitude...

CAHIER A.

Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être comme n'existant pas, et mes yeux ne liront point ici
ce nom que ma main n'a jamais osé tracer... Je goûtais, d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une

sorte de volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une âme sublime.

CAHIER A.

Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!... Écartons-le à jamais! mon âme n'est plus un
sanctuaire digne de le contenir; elle est trop troublée, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel

pour refléter la figure d'un ange.

CAHIER IV.

Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes premiers transports, je ne l'aimais
plus. Hélas! non. Je chercherais vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je ne la

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