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George Sand - Isidora

Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si follement un roman si sérieux. Et si
je vous disais qu'Alice est si bien guérie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute

autour d'elle, son médecin moins que personne.

Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme malade, dans ma pensée.

Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier amour?

Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra de ses cendres? celui de Jacques est-il éteint ou
assoupi? n'y aura-t-il jamais entre eux une heure d'éloquente explication?

Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument terminés.

En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque nous racontions ce qu'on vient de lire, nous ne
connaissions pas bien les pensées de Jacques Laurent. Un an plus tard, nous reçûmes de nouvelles

confidences, et les papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de donner une troisième partie à

son histoire.

TROISIÈME PARTIE.

Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était au courant du double amour qui s'agitait dans le
coeur de notre héros. Nous avons pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracées en

tête de chaque paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à Isidora, ou l'emportaient vers Alice.

CAHIER Nº 1.

Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore qu'un enfant. Aujourd'hui je voudrais être un
homme, et je crains de n'être qu'un mince philosophe, un philosopheur, comme dit Isidora. Et

pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma vie à la froide et implacable

logique de la vertu? La vertu! ce mot fait bondir d'indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire,

ni convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n'ont pu et ne pourront jamais ratifier! Ce sont les

fiançailles du plaisir: rien de plus!

- La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, quand il n'est pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez
pourtant que pour moi c'est un mot sacré. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose si

durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas supérieur aux autres hommes, puisque,

plus j'étudie les lois de la vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu dans une

vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous entraîne sans nous aveugler! Illusions

déplorables que celles qui nous laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever!

Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer un traité, formuler le code d'une société idéale,
et proposer aux hommes un nouveau contrat social!... Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres,

instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me corriger moi-même. Heureusement

mon livre n'a pas été fini; heureusement il n'a point paru; heureusement je me suis aperçu à temps que je

n'avais pas reçu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à apprendre. Je n'ai pas grossi le

nombre de ces écoliers superbes, qui, tout gonflés des leçons de leurs maîtres s'en vont endoctrinant le

siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu'ils aspirent à répandre! Cela m'a sauvé d'un

ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à mes propres yeux, en suis-je purgé?

Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu es honteux de toi-même dans le
présent. Et pourtant tu valais mieux, en effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais

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