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George Sand - Isidora

payer leur terme! Je sais que cette cruauté lui est commandée; mais quels sont donc alors les bourreaux
qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il pas honteux qu'on arme ainsi le frère contre

le frère, le pauvre contre le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux étages

inférieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le revenu de la maison, et on ne peut faire grâce

au prolétaire qui n'a rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas même le chasser sans le dépouiller!

Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière qui s'enfuyait: un châle qui ne vaut pas cinq francs,
une robe qui n'en vaut pas trois! Le froid qui règne n'a pas attendri les exécuteurs. J'ai racheté les haillons

de l'infortunée. Mais de quoi sert que quelques êtres sensés aient l'intention de réparer tant de crimes?

Ceux-là sont pauvres. Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma cellule, je ne

pourrai pas l'assister. Après-demain, si je n'ai pas trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera

moi-même, et on retiendra mon manteau.

Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit en m'appelant à la fenêtre:

«Voici madame qui se promène dans son jardin.»

Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin situé au-dessous de moi. Les deux
maisons, les deux jardins sont la même propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une

comme dans l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme qui m'a paru fort belle, quoique

très-pâle et un peu grasse. Elle traversait lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont

j'aperçois les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le vitrage.

Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé à la sorcière si sa maîtresse était aussi méchante
qu'elle.

- Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je ne connais que monsieur, je ne sers
que monsieur.

- Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?

- Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire qui commande ici, heureusement pour lui; car
monsieur n'entend rien à ses affaires et achèverait de se faire dévorer.

Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait banqueroute de vingt francs!

CAHIER N° 4. - TRAVAIL.

.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas et qu'il me soit impossible de les
constater par ma propre expérience.

L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son être physique. Dans le seul fait
d'avoir accepté si longtemps et si aveuglément son état de contrainte et d'infériorité sociale, il y a quelque

chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité qu'il n'y en a chez l'homme.

Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est pas généralement faible et
pusillanime, accepte depuis le commencement des sociétés la domination du riche et du puissant. C'est

qu'il n'a pas reçu, plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...

Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le pauvre et la femme.

La femme est pauvre sous le régime d'une communauté dont son mari est chef; le pauvre est femme,

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