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George Sand - Isidora

de boue, où se reflète la lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait siffler ce vent qui, chez nous,
plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais qui jure, crie, insulte et menace ici, en se

resserrant dans les angles d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de ces toits

glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce marteau de plomb que le froid, la solitude et le

découragement nous collent sur les os!

Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur réservé aux uns au détriment des autres doit rendre
tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur partagé, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses

semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la terre, aussi bon que vous-même!

Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes, et je venais chercher ici des
malheureux intelligents. Il y en a sans doute; mais mon indigence ou ma timidité m'ont empêché de les

rencontrer. J'ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur. L'effroi m'a saisi et je me suis

retiré seul pour ne pas voir le mal et pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-être

insensé.

Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je connaîtrai les hommes, me disais-je, et les femmes
aussi. Chez nous (en province), il n'y a guère qu'un seul type à observer dans les deux sexes: le type de la

prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du monde je verrai, je pourrai étudier tous

les types. J'oubliais que moi aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai osé aborder personne.

Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en m'examinant, en interrogeant mes instincts, mes
facultés mes aspirations. Si je suis classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres,

du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais la femme! où en prendrai-je

la notion psychologique? Qui me révélera cet être mystérieux qui se présente à l'homme comme maître

ou comme esclave, toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour demander si c'est un être

différent de l'homme!...

CAHIER Nº 1. TRAVAIL.

TROISIÈME QUESTION.

Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient l'homme et la femme dans l'ordre de la
création?

On est convenu de dire que, dans les hautes études, dans la métaphysique comme dans les sciences
exactes, la femme a moins de capacités que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point

très-controversable. Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne des études sérieuses, nos préjugés

les leur interdisent... Ajoutez que nous avons des exemples du contraire.

Quelle logique divine aurait donc présidé à la création d'un être si nécessaire à l'homme, si capable de le
gouverner, et pourtant inférieur à lui?

Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles? Mais cette différence constituerait-elle l'inégalité?
On est convenu de les regarder comme supérieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais volontiers

qu'elles le sont, ne fût-ce que par le sentiment maternel... O ma mère!...

S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, où est l'infériorité de leur nature? J'ai
démontré cela en traitant de la nature de l'homme, deuxième question.

CAHIER Nº 2. JOURNAL.

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