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George Sand - Isidora

Jusqu'à l'âge de cinq ans.

C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement privé des soins maternels.

Jusqu'à l'âge de dix ans.

C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup plus tôt.

RÉPONSE.

A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix ans, l'éducation des mâles sera alternativement confiée à
des femmes et à des hommes.

QUESTION.

Quelle sera la part d'éducation attribuée à la femme?

Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. J'ai semblé admettre, dans le titre précédent,
que l'homme seul pouvait donner l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas préparer, même

avant l'âge de cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts enseignements de la science, de la

morale et de l'art?

Cela me fait aussi songer que j'établis a priori une distinction arbitraire entre l'éducation des
mâles et celle des femelles, presque dès le berceau. Il faudrait commencer par définir la différence

intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...

CAHIER N°2. JOURNAL.

27 décembre.

Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou de vouloir passer à la quatrième question avant
d'avoir résolu la troisième. Jamais je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et

que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!

Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est privation et souffrance pour
quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je n'avais pas prévu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je

ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des lumières et le besoin impérieux de

nager
dans les livres me poussaient vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! A Paris,
me disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances; au lieu d'aller emprunter péniblement un

pauvre ouvrage à un ami érudit par hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut

rendre pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on veut ensuite se reporter au texte,

j'aurai le puits de la science toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours coulant à

pleins bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis comme l'alouette qui, au temps de la sécheresse,

cherche une goutte de rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. Là-bas, je serai comme

l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point

par l'esprit. On est trop heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On s'endort dans un

tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores; on ne songe pas au malheur d'autrui. Le

paysan lui-même, le pauvre qui travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et du

désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit pas; il calcule le salaire, il voit qu'en

fait c'est lui qui gagne le moins, et il ne tient pas compte du dénûment de celui qui est forcé de dépenser

davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les vois à présent, ces horribles rues noires

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