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George Sand - Isidora

comme une sainte! J'étais bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su gré.

«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle comme je ne pourrais et je ne voudrais
parler à aucune autre personne, parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense.»

Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait excessif, elle m'a parlé du livre qu'elle tenait à la
main.

«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a pas su, malgré sa bonne volonté et
ses bonnes intentions, en faire autre chose que des êtres secondaires dans la société. Il leur a laissé

l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu qu'elles auraient besoin de la même

foi et de la même morale que leurs pères, leurs époux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies d'avoir

un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices croyant faire des mères. Il a pris le sein

maternel pour l'âme génératrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier a été matérialiste

sur la question des femmes.»

Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je l'ai fait parler beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le
plan de mon livre, et elle m'a prié de le lui faire lire quand il serait terminé; mais j'ai ajouté que je ne le

finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous

avons causé plus d'une heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre de revenir souvent. J'aurais

voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais j'irai demain si la porte de ce malheureux

rez-de-chaussée n'est pas replacée, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution pour

m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon livre, si, au moment où la Providence

me fait rencontrer un interprète divin si compétent sur la question qui m'occupe, un type de femme si

parfait à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!... Oh! oui! quel malheur, si le caprice

d'une servante m'en faisait perdre l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne

m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et despote, comme je le crois! Et d'ailleurs

que suis-je pour qu'elle songe à moi?

CAHIER N° 4. - TRAVAIL.

L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand il calomnie l'être divin associé à sa destinée. La
femme...

CAHIER N° 5. - JOURNAL.

8 janvier.

Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être pas aperçu de madame Germain. C'est plus facile que
je ne pensais. Il y a une petite porte de dégagement au rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est

point exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser là sans éveiller l'attention de

personne; l'appartement est toujours en décombres, le jardin désert. La porte du mur mitoyen ne se trouve

jamais fermée en dehors à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser et je me trouve seul dans le

jardin de ma voisine. Toujours muni d'un livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et

le jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes sortes d'égards. Quand madame

n'est pas là elle y arrive bientôt, et alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent

pour moi comme le vol d'une flèche. Cette femme est un ange! On en deviendrait passionnément épris si

l'on pouvait éprouver en sa présence un autre sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et plus

généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais intelligence plus, droite, plus claire, plus ingénieuse et

plus logique n'habita un cerveau humain. Elle a la véritable instruction: sans aucun pédantisme, elle est

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