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George Sand - Isidora

- Non, non, Madame, c'est des malheureux.

- Tu l'as donc lu?

- Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté, et ça traînait.

- Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle a eu regardé votre lettre, et pour te récompenser, c'est
toi que je charge d'aller aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma réponse et qui

expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a dit encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que

je le remercie de sa lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par sa fenêtre.

Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche d'hier et l'urgence de la position. Il m'a
promis d'en rendre compte.

J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. En apprenant la générosité de sa bienfaitrice, il a
été touché jusqu'aux larmes.

- Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre et si délicate soit calomniée par de vils serviteurs!

- Comment cela?

- Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière n'ait voulu me débiter sur son compte; mais je ne veux
pas même les répéter. Je ne pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.

CAHIER N° 1, - TRAVAIL.

La bonté des femmes est immense. D'où vient donc que la bonté n'a pas de droits à l'action sociale en
législation et en politique?

CAHIER N° 2. - JOURNAL.

1er janvier.

- Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout ému depuis quelques jours, et je rêve au lieu de
méditer. Je croyais qu'un temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus lucide.

Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire, je me sens un peu agité; mais la plume me tombe des

mains quand je veux généraliser les émotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de la bonté, que

tu et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence, qui devrais gouverner le monde!

Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est sous ma fenêtre, est joli. Un jardin clos de grands
murs et flétri par l'hiver ne me paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne j'ai

quitté les vastes horizons bleus de la végétation empourprée de ma vallée. Cependant il y a de la poésie

dans ces retraites bocagères que le riche sait créer au sein du tumulte des villes, je le reconnais

aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractères propres au terrain chaud et à l'air rare où elles

végètent, comme les enfants des riches élevés dans cette atmosphère lourde avec une nourriture

substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulière. J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les

arbres des jardins de Paris acquièrent vite un développement extrême. Ils poussent en hauteur, ils ont

beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une ténuité effrayante. Leur santé est plus apparente que

réelle. Un coup de vent d'est les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils arrivent vite à la

décrépitude. Il en est de même des hommes nourris et enfermés dans cette vaste cité. Je ne parle pas de

ceux dont la misère étouffe le développement. Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là n'ont de

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