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George Sand - Contes d'une grand-mère

- Terrassé, moi! Ne serait-ce pas plutôt...? il était fort, le sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi!
Mais, puisque nous ne nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos discordes en

déjeunant ensemble de bonne amitié. Je suis venu ici pour vous prier d'accepter le repas que vous m'avez

forcé d'accepter hier.

Je vis alors que le gnome était un aimable homme, car il me fit servir un vrai festin où je m'observai
sagement à l'endroit des vins et où il ne fut plus question d'huîtres que pour les déguster. Je repartais à

midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte: il s'appelait tout bonnement M.

Gaume.

LA FÉE AUX GROS YEUX

Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C'était la meilleure personne qui fût au monde,
mais quelques animaux lui étaient antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs contre

eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement, elle faisait des cris ridicules et s'indignait

contre les personnes qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens éprouvent de la

répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue

à de charmants oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres insectivores, sans en

excepter les rossignols, qu'elle traitait de cruelles bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui

avait donné le surnom de fée aux gros yeux; fée, parce qu'elle était très-savante et

très-mystérieuse; aux gros yeux, parce qu'elle avait d'énormes yeux clairs saillants et bombés,

que la malicieuse Elsie comparait à des bouchons de carafe.

Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle l'indulgence et la patience mêmes:
seulement, elle s'amusait de ses bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres, bien

qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la conscription. Elle ne se doutait pas de la

présence des objets, à moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des plus courts.

Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la mère d'Elsie lui avait dit:

- Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure, ma chère Barbara, que vous
devriez porter des lunettes.

Barbara lui avait répondu avec vivacité:

- Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gâter la vue!

Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait pas devenir plus mauvaise, elle
avait répliqué, sur un ton de conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les trésors

de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux

étaient deux lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des merveilles inappréciables aux

autres. Le fait est qu'elle comptait les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus déliés, là

où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne voyait absolument rien.

Longtemps on l'avait surnommée miss Frog (grenouille), et puis on l'appela miss Maybug
(hanneton), parce qu'elle se cognait partout; enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle

était trop instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi parce que tout le monde, en

voyant les découpures et les broderies merveilleuses qu'elle savait faire, disait:

- C'est une véritable fée!

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