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George Sand - Contes d'une grand-mère

descendu à l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'à ratisser, Dieu sait quels légumes, chez un
peuple encore sauvage; avoir retrouvé une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire, jusqu'à se

pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs émerveillés: et tout cela pour devenir carotte

fictive dans les mains d'un enfant, sans pouvoir seulement éveiller l'appétit dédaigneux d'une poupée!

Le marteau rouge n'était pourtant pas absolument anéanti. Il en était resté un morceau gros comme une
noix que le valet de chambre ramassa en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce

dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc chacune. C'est très-joli, une bague de

cornaline, mais c'est vite cassé et perdu. Une seule existe encore, elle a été donnée à une petite fille

soigneuse qui la conserve précieusement sans se douter qu'elle possède la dernière parcelle du fameux

marteau rouge, lequel n'était lui-même qu'une parcelle de la roche aux fées.

Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous y attachons, elles n'ont point d'âme qui
les fasse renaître, elles deviennent poussière; mais, sous cette forme, tout ce qui possède la vie les utilise

encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et l'homme détruisent renaît sous des formes nouvelles,

grâce à cette fée qui ne laisse rien perdre, qui répare tout et qui recommence tout ce qui est défait. Cette

reine des fées, vous la connaissez fort bien: c'est la nature.

LA FÉE POUSSIÈRE

Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'étais jeune et j'entendais souvent les gens se
plaindre d'une importune petite vieille qui entrait par les fenêtres quand on l'avait chassée par les portes.

Elle était si fine et si menue, qu'on eût dit qu'elle flottait au lieu de marcher, et mes parents la

comparaient à une petite fée. Les domestiques la détestaient et la renvoyaient à coups de plumeau, mais

on ne l'avait pas plus tôt délogée d'une place qu'elle reparaissait à une autre.

Elle portait toujours une vilaine robe grise traînante et une sorte de voile pâle que le moindre vent faisait
voltiger autour de sa tête ébouriffée en mèches jaunâtres.

A force d'être persécutée, elle me faisait pitié et je la laissais volontiers se reposer dans mon petit jardin,
bien qu'elle abîmât beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer une parole qui

eût le sens commun. Elle voulait toucher à tout, disant qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de

la tolérer, et, quand je l'avais laissée s'approcher de moi, on m'envoyait laver et changer, en me menaçant

de me donner le nom qu'elle portait.

C'était un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle était si malpropre qu'on prétendait qu'elle couchait
dans les balayures des maisons et des rues, et, à cause de cela, on la nommait la fée Poussière.

- Pourquoi donc êtes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle voulait m'embrasser.

- Tu es une sotte de me craindre, répondit-elle alors d'un ton railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles
plus que tu ne penses. Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps à te le

démontrer.

- Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la première fois. Expliquez-moi vos
paroles.

- Je ne puis te parler ici, répondit-elle. J'en ai trop long à te dire, et, sitôt que je m'installe quelque part
chez vous, on me balaye avec mépris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par trois fois cette

nuit, aussitôt que tu seras endormie.

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