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George Sand - Contes d'une grand-mère

votre frère et votre ami.»

- En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier, donne-nous le bal et réjouissons-nous en
chantant les louanges de madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient.

Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une danse effrénée, accompagnée de
frôlements de branches et de claquement de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien

à quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs pétales dans mes cheveux; mais

elles n'y firent pas attention et dansèrent de plus belle en chantant:

- Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive le bon zéphyr qui est resté l'ami des
fleurs!

Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara que j'étais malade et qu'il fallait
m'administrer un purgatif. Mais ma grand'mère m'en préserva en lui disant:

- Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les roses. Quant à moi, je regrette le temps où
je l'entendais. C'est une faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les maladies!

LE MARTEAU ROUGE

J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je vais vous raconter maintenant l'histoire
d'un caillou. Mais je vous tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les fleurs. S'ils

disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles.

Tout dans la nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux êtres. Une fleur est un

être pourvu d'organes et qui participe largement à la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne

sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planète, et, ce grand corps, on peut le considérer

comme un être; mais les fragments de son ossature ne sont pas plus des êtres par eux-mêmes qu'une

phalange de nos doigts ou une portion de notre crâne n'est un être humain.

C'était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez pu le mettre dans votre poche, car il
mesurait peut-être un mètre sur toutes ses faces. Détaché d'une roche de cornaline, il était cornaline

lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf qui jonchent nos chemins, mais d'un

rose chair veiné de parties ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide, produite par

l'action des feux plutoniens sur l'écorce siliceuse de la terre, il avait été séparé de sa roche par une

dislocation, et il brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux depuis des siècles dont je

ne sais pas le compte. La fée Hydrocharis vint enfin un jour à le remarquer. La fée Hydrocharis (beauté

des eaux) était amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce qu'elle y faisait pousser ses plantes

favorites, que je ne vous nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les chérissez

aussi.

La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez considérable sur les sommets de montagnes, le
ruisseau avait ensablé de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure que la fée avait

caressés et bénis la veille. Elle s'assit sur le gros caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce

raisonnement:

- La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette région, comme elle m'a chassée déjà des
régions qui sont au-dessus et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches entraînées

par les glaces, ces moraines stériles où la fleur ne s'épanouit plus, où l'oiseau ne chante plus, où le froid et

la mort règnent stupidement, menacent de s'étendre sur mes riants herbages et sur mes bosquets

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