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George Sand - Contes d'une grand-mère

sa chambre et m'appela en m'invitant à me chauffer; puis elle se mit à écrire pour donner des ordres et
j'entendis qu'elle disait en parlant de moi:

» - Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante; allez me chercher du pain et de la
soupe.

»Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle me caressa beaucoup et ne put me
consoler, elle eût dû me dire que les enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur père. Elle n'y

songea pas, et s'éloigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle n'avait pas comprise. Elle me rendit

pourtant son estime quelque jours après, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis aux

enfants surtout lui prouvèrent bien que j'avais le coeur fidèle et sensible.

»Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena dans la maison la petite chienne
Lisette, que les enfants se disputèrent d'abord, mais que l'aînée céda à sa soeur en disant qu'elle préférait

un vieux ami comme moi à toutes les nouvelles connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folâtre

enfance égaya mon hiver. Elle était nerveuse et tyrannique, elle me mordait cruellement les oreilles. Je

criais et ne me fâchais pas, elle était si gracieuse dans ses impétueux ébats! Elle me forçait à courir et à

bondir avec elle. Mais ma grande affection était, en somme, pour la petite fille qui me préférait à Lisette

et qui me parlait raison, sentiment et moralité, comme avait fait sa grand'mère.

»Je n'ai pas souvenir de mes dernières années et de ma mort. Je crois que je m'éteignis doucement au
milieu des soins et des encouragements. On avait certainement compris que je méritais d'être homme,

puisqu'on avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore pourtant si mon esprit franchit

d'emblée cet abîme. J'ignore la forme et l'époque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas

recommencé l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter me paraît dater d'hier. Les

costumes, les habitudes, les idées que je vois aujourd'hui ne diffèrent pas essentiellement de ce que j'ai vu

et observé étant chien....»

Le sérieux avec lequel notre voisin avait parlé nous avait forcés de l'écouter avec attention et déférence.
Il nous avait étonnés et intéressés. Nous le priâmes de nous raconter quelque autre de ses existences.

- C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tâcherai de rassembler mes souvenirs, et peut-être plus tard
vous ferai-je le récit d'une autre phase de ma vie antérieure.

DEUXIÈME PARTIE. LA FLEUR SACRÉE

A AURORE SAND

Quelques jours après que M. Lechien nous eut raconté son histoire, nous nous retrouvions avec lui chez
un Anglais riche qui avait beaucoup voyagé en Asie, et qui parlait volontiers des choses intéressantes et

curieuses qu'il avait vues.

Comme il nous disait la manière dont on chasse les éléphants dans le Laos, M. Lechien lui demanda s'il
n'avait jamais tué lui-même un de ces animaux.

- Jamais! répondit sir William. Je ne me le serais point pardonné. L'éléphant m'a toujours paru si près de
l'homme par l'intelligence et le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrière d'une âme en

voie de transformation.

- Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vécu dans l'Inde, vous devez partager les idées de

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