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George Sand - Contes d'une grand-mère

voir ainsi courir à leur suite sur les sombres bruyères, dans la vapeur rouge du premier crépuscule, on eût
dit d'un follet des landes chassé par une rafale.

Il eût pourtant été aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eût été soigné, propre, heureux comme vous
autres, mes chers enfants qui me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au plus s'il

savait parler assez pour demander le nécessaire, et, comme il était craintif, il ne le demandait pas

toujours, c'était tant pis pour lui si on l'oubliait.

Un soir, les pourceaux rentrèrent tout seuls à l'étable, et le porcher ne parut pas à l'heure du souper. On
n'y fit attention que quand la soupe aux raves fut mangée, et la fermière envoya un de ses gars pour

appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'était ni à l'étable, ni dans le grenier, où il couchait sur la

paille. On pensa qu'il était allé voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans plus songer

à lui.

Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'étonna d'apprendre qu'Emmi n'avait point passé la nuit
chez elle. Il n'avait pas reparu au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours, personne ne

l'avait vu. On le chercha en vain dans la forêt. On pensa que les sangliers et les loups l'avaient mangé.

Pourtant on ne retrouva ni sa sarclette - sorte de houlette à manche court dont se servent les porchers, - ni

aucune loque de son pauvre vêtement; on en conclut qu'il avait quitté le pays pour vivre en vagabond, et

le fermier dit que ce n'était pas un grand dommage, que l'enfant n'était bon à rien, n'aimant pas ses bêtes

et n'ayant pas su s'en faire aimer.

Un nouveau porcher fut loué pour le reste de l'année, mais la disparition d'Emmi effrayait tous les gars du
pays; la dernière fois qu'on l'avait vu, il allait du côté du chêne parlant, et c'était là sans doute qu'il lui

était arrivé malheur. Le nouveau porcher eut bien soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres

enfants se gardèrent d'aller jouer de ce côté-là.

Vous me demandez ce qu'Emmi était devenu. Patience, je vais vous le dire.

La dernière fois qu'il était allé à la forêt avec ses bêtes, il avait avisé à quelque distance du gros chêne
une touffe de favasses en fleurs. La favasse ou féverole, c'est cette jolie papilionacée à grappes roses que

vous connaissez, la gesse tubéreuse; les tubercules sont gros comme une noisette, un peu âpres quoique

sucrés. Les enfants pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coûte rien et que les pourceaux,

qui en sont friands aussi, songent seuls à leur disputer. Quand on parle des anciens anachorètes vivant

de racines, on peut être certain que le mets le plus recherché de leur austère cuisine était, dans

nos pays du centre, le tubercule de cette gesse.

Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore être bonnes à manger, car on n'était qu'au
commencement de l'automne, mais il voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige et

la fleur seraient desséchées. Il fut suivi par un jeune porc qui se mit à fouiller et qui menaçait de tout

détruire, lorsque Emmi, impatienté de voir le ravage inutile de cette bête vorace, lui allongea un coup de

sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette était fraîchement repassé et coupa légèrement le nez du

porc, qui jeta un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre eux, et comme

certains de leurs appels de détresse les mettent tous en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en

voulaient depuis longtemps à Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni compliments. Ils se

rassemblèrent en criant à qui mieux mieux et l'entourèrent pour le dévorer. Le pauvre enfant prit la fuite,

ils le poursuivirent; ces bêtes ont, vous le savez, l'allure effroyablement prompte; il n'eut que le temps

d'atteindre le gros chêne, d'en escalader les aspérités et de se réfugier dans les branches. Le farouche

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