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George Sand - Contes d'une grand-mère

- Faites-en ce qu'il vous plaira, répondit Emmi; je m'en rapporte à vous. Pourtant, si c'est de l'argent volé,
comme la vieille s'en vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre?

- Le rendre à qui? Ç'a été volé sou par sou, puisque cette femme obtenait la charité en trompant le monde
et en chipant deçà et delà on ne sait à qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne songe

plus à réclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour ceux qui en font mauvais emploi. La

Catiche était une champie, elle n'avait pas de famille, elle n'a pas laissé d'héritier; elle te donne son bien,

non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal, mais au contraire parce que tu lui as

pardonné celui qu'elle voulait te faire. J'estime donc que c'est pour toi un héritage bien acquis, et qu'en te

le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu

que je te servirai, tu as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je le crois, un vrai

bon sujet, tu continueras à travailler de tout ton coeur, comme si tu n'avais rien.

- Je ferai comme vous me conseillez, répondit Emmi. Je ne demande qu'à rester avec vous et à suivre vos
commandements.

Le brave garçon n'eut point à se repentir de la confiance et de l'amitié qu'il sentait pour son maître.
Celui-ci le regarda toujours comme son fils et le traita en bon père. Quand Emmi fut en âge d'homme, il

épousa une des petites-filles du vieux bûcheron, et, comme il n'avait pas touché à son capital, que les

intérêts de chaque année avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-là. Sa femme était

jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans tout le pays, de ce jeune ménage, et, comme Emmi

avait acquis quelque savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le propriétaire de la forêt

de Cernas le choisit pour son garde général et lui fit bâtir une jolie maison dans le plus bel endroit de la

vieille futaie, tout auprès du chêne parlant.

La prédiction du père Vincent s'était facilement réalisée. Emmi était devenu trop grand pour occuper son
ancien gîte, et le chêne avait refait tant d'écorce, que la logette s'était presque refermée. Quand Emmi,

devenu vieux, vit que la fente allait bientôt se fermer tout à fait, il écrivit avec une pointe d'acier, sur une

plaque de cuivre, son nom, la date de son séjour dans l'arbre et les principales circonstances de son

histoire, avec cette prière à la fin: «Feu du ciel et vent de la montagne, épargnez mon ami le vieux chêne.

Faites qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants aussi. Vieux chêne qui m'as parlé,

dis-leur aussi quelquefois une bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aimé.»

Emmi jeta cette plaque écrite dans le creux où il avait longtemps dormi et songé.

La fente s'est refermée tout à fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il
parle, il n'y a plus d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais l'histoire d'Emmi

s'est répandue, et, grâce au bon souvenir que l'homme a laissé, le chêne est toujours respecté et béni.

LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE

PREMIÈRE PARTIE. LE CHIEN

A GABRIELLE SAND

Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prêtait souvent à rire: il s'appelait M.
Lechien. Il en plaisantait le premier et ne paraissait nullement contrarié quand les enfants l'appelaient

Médor ou Azor.

C'était un homme très-bon, très-doux, un peu froid de manières, mais très-estimé pour la droiture et

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