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George Sand - Consuelo, 3

Marie-Thérèse, pour se délasser de ses graves travaux, s'amusait à le faire babiller sur ces matières,
raillant intérieurement les petitesses de ce grand esprit, et prenant pour son compte un certain plaisir à ces

commérages, qui lui montraient en petit, mais avec une franche effronterie, un spectacle analogue à celui

que présentaient à cette époque les trois plus importantes cours de l'Europe, gouvernées par des intrigues

de femmes: la sienne, celle de la czarine et celle de madame de Pompadour.

XCI.

On sait que Marie-Thérèse donnait audience une fois par semaine à quiconque voulait lui parler; coutume
paternellement hypocrite que son fils Joseph II observa toujours religieusement, et qui est encore en

vigueur à la cour d'Autriche. En outre, Marie-Thérèse accordait facilement des audiences particulières à

ceux qui voulaient entrer à son service, et jamais souveraine ne fut plus aisée à aborder.

Le Porpora avait enfin obtenu cette audience musicale, où l'impératrice, voyant de près l'honnête figure
de Consuelo, pourrait peut-être prendre quelque sympathie marquée pour elle. Du moins le maestro

l'espérait. Connaissant les exigences de Sa Majesté à l'endroit des bonnes moeurs et de la tenue décente,

il se disait qu'elle serait frappée, à coup sûr, de l'air de candeur et de modestie qui brillait dans toute la

personne de son élève. On les introduisit dans un des petits salons du palais, où l'on avait transporté un

clavecin, et où l'impératrice arriva au bout d'une demi-heure. Elle venait de recevoir des personnages

d'importance, et elle était encore en costume de représentation, telle qu'on la voit sur les sequins d'or

frappés à son effigie, en robe de brocart, manteau impérial, la couronne en tête, et un petit sabre hongrois

au côté. Elle était vraiment belle ainsi, non imposante et d'une noblesse idéale, comme ses courtisans

affectaient de la dépeindre, mais fraîche, enjouée, la physionomie ouverte et heureuse, l'air confiant et

entreprenant. C'était bien le roi Marie-Thérèse que les magnats de Hongrie avaient proclamé, le

sabre au poing, dans un jour d'enthousiasme; mais c'était, au premier abord, un bon roi plutôt qu'un grand

roi. Elle n'avait point de coquetterie, et la familiarité de ses manières annonçait une âme calme et

dépourvue d'astuce féminine. Quand on la regardait longtemps, et surtout lorsqu'elle vous interrogeait

avec insistance, on voyait de la finesse et même de la ruse froide dans cette physionomie si riante et si

affable. Mais c'était de la ruse masculine, de la ruse impériale si l'on veut; jamais de la galanterie.

«-Vous me ferez entendre votre élève tout à l'heure, dit-elle au Porpora; je sais déjà qu'elle a un grand
savoir, une voix magnifique, et je n'ai pas oublié le plaisir qu'elle m'a fait dans l'oratorio de Betulia

liberata
. Mais je veux d'abord causer un peu avec elle en particulier. J'ai plusieurs questions à lui
faire; et comme je compte sur sa franchise, j'ai bon espoir de lui pouvoir accorder la protection qu'elle me

demande.»

Le Porpora se hâta de sortir, lisant dans les yeux de Sa Majesté qu'elle désirait être tout à fait seule avec
Consuelo. Il se retira dans une galerie voisine, où il eut grand froid; car la cour, ruinée par les dépenses

de la guerre, était gouvernée avec beaucoup d'économie, et le caractère de Marie-Thérèse secondait assez

à cet égard les nécessités de sa position.

En. se voyant tête à tête avec la fille et la mère des Césars, l'héroïne de la Germanie, et la plus grande
femme qu'il y eût alors en Europe, Consuelo ne se sentit pourtant ni troublée, ni intimidée. Soit que son

insouciance d'artiste la rendît indifférente à cette pompe armée qui brillait autour de Marie-Thérèse et

jusque sur son costume, soit que son âme noble et franche se sentît à la hauteur de toutes les grandeurs

morales, elle attendit dans une attitude calme et dans une grande sérénité d'esprit qu'il plût à Sa Majesté

de l'interroger.

L'impératrice s'assit sur un sofa, tirailla un peu son baudrier couvert de pierreries, qui gênait et blessait

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