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George Sand - Consuelo, 3

- Le Métastase, en fait d'art, ne conseillera jamais à l'impératrice que ce qu'elle paraîtra désirer, et on a
beau parler des favoris et des conseillers de Sa Majesté... J'ai vu les traits de Marie-Thérèse, et je vous le

dis, mon maître, Marie-Thérèse est trop politique pour avoir des amants, trop absolue pour avoir des

amis.

- Eh bien, dit le Porpora soucieux, il faut gagner l'impératrice elle-même, il faut que tu chantes dans ses
appartements un matin, et qu'elle te parle, qu'elle cause avec toi. On dit qu'elle n'aime que les personnes

vertueuses. Si elle a ce regard d'aigle qu'on lui prête, elle te jugera et te préférera. Je vais tout mettre en

oeuvre pour qu'elle te voie en tête-à-tête.»

XC.

Un matin, Joseph, étant occupé à frotter l'antichambre du Porpora, oublia que la cloison était mince et le
sommeil du maestro léger; il se laissa aller machinalement à fredonner une phrase musicale qui lui venait

à l'esprit, et qu'accompagnait rhythmiquement le mouvement de sa brosse sur le plancher. Le Porpora,

mécontent d'être éveillé avant l'heure, s'agite dans son lit, essaie de se rendormir, et, poursuivi par cette

voix belle et fraîche qui chante avec justesse et légèreté une phrase fort gracieuse et fort bien faite, il

passe sa robe de chambre et va regarder par le trou de la serrure, moitié charmé de ce qu'il entend, moitié

courroucé contre l'artiste qui vient sans façon composer chez lui avant son lever. Mais quelle surprise!

c'est Beppo qui chante et qui rêve, et qui poursuit son idée tout en vaquant d'un air préoccupé aux soins

du ménage.

«Qu'est-ce que tu chantes là? dit le maestro d'une voix tonnante en ouvrant la porte brusquement.»

Joseph, étourdi comme un homme éveillé en sursaut, faillit jeter balai et plumeau, et quitter la maison à
toutes jambes; mais s'il n'avait plus, depuis longtemps, l'espoir de devenir l'élève du Porpora, il s'estimait

encore bien heureux d'entendre Consuelo travailler avec le maître et de recevoir les leçons de cette

généreuse amie en cachette, quand le maître était absent. Pour rien au monde il n'eût donc voulu être

chassé, et il se hâta de mentir pour éloigner les soupçons.

«Ce que je chante, dit-il tout décontenancé; hélas! maître, je l'ignore.

- Chante-t-on ce qu'on ignore? Tu mens!

- Je vous assure, maître, que je ne sais ce que je chantais. Vous m'avez tant effrayé que je l'ai déjà oublié.
Je sais bien que j'ai fait une grande faute de chanter auprès de votre chambre. Je suis distrait, je me

croyais bien loin d'ici, tout seul; je me disais: A présent tu peux chanter; personne n'est là pour te dire:

Tais-toi, ignorant, tu chantes faux. Tais-toi, brute, tu n'as pas pu apprendre la musique.

- Qui t'a dit que tu chantais faux?

- Tout le monde.

- Et moi, je te dis, s'écria le maestro d'un ton sévère, que tu ne chantes pas faux. Et qui a essayé de
t'enseigner la musique?

- Mais... par exemple, maître Reuter, dont mon ami Keller fait la barbe, et qui m'a chassé de la leçon,
disant que je ne serais jamais qu'un âne.»

Joseph connaissait déjà assez les antipathies du maestro pour savoir qu'il faisait peu de cas du Reuter, et
même il avait compté sur ce dernier pour lui gagner les bonnes grâces du Porpora, la première fois qu'il

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