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George Sand - Consuelo, 3

donné l'assurance de me présenter dans la respectable maison de Votre Seigneurie. - Comment, me
disait-on, le petit Joseph? Un charmant talent, un jeune homme qui promet beaucoup. - Ah! vraiment,

répondais-je alors tout content de venir au fait, Votre Seigneurie doit s'amuser de ce qui lui arrive de

singulier et d'avantageux dans ce moment-ci. - Que lui arrive-t-il donc? Je l'ignore absolument. - Eh! il

n'y a rien de plus comique et de plus intéressant à la fois. - Il s'est fait valet de chambre. - Comment, lui,

valet? Fi, quelle dégradation! quel malheur pour un pareil talent! Il est donc bien misérable? Je veux le

secourir. - Il ne s'agit pas de cela, Seigneurie, répondais-je; c'est l'amour de l'art qui lui a fait prendre

cette singulière résolution. Il voulait à toute force avoir des leçons de l'illustre maître Porpora... - Ah! oui,

je sais cela, et le Porpora refusait de l'entendre et de l'admettre. C'est un homme de génie bien quinteux et

bien morose. - C'est un grand homme, un grand coeur, répondais-je conformément aux intentions de la

signora Consuelo, qui ne veut pas que son maître soit raillé et blâmé dans tout ceci. Soyez sûr,

ajoutais-je, qu'il reconnaîtra bientôt la grande capacité du petit Haydn, et qu'il lui donnera tous ses soins:

mais, pour ne pas irriter sa mélancolie, et pour s'introduire auprès de lui sans l'effaroucher, Joseph n'a

rien trouvé de plus ingénieux que d'entrer à son service comme valet, et de feindre la plus complète

ignorance en musique. - L'idée est touchante, charmante, me répondait-on tout attendri; c'est l'héroïsme

d'un véritable artiste; mais il faut qu'il se dépêche d'obtenir les bonnes grâces du Porpora avant qu'il soit

reconnu et signalé à ce dernier comme un artiste déjà remarquable; car le jeune Haydn est déjà aimé et

protégé de quelques personnes, lesquelles fréquentent précisément ce Porpora. - Ces personnes, disais-je

alors d'un air insinuant, sont trop généreuses, trop grandes, pour ne pas garder à Joseph son petit secret

tant qu'il sera nécessaire, et pour ne pas feindre un peu avec le Porpora afin de lui conserver sa confiance.

- Oh! s'écriait-on alors, ce ne sera certainement pas moi qui trahirai le bon, l'habile musicien Joseph!

vous pouvez lui en donner ma parole, et défense sera faite à mes gens de laisser échapper un mot

imprudent aux oreilles du maestro.» Alors on me renvoyait avec un petit présent ou une commande de

graisse d'ours, et, quant à monsieur le secrétaire d'ambassade, il s'est vivement intéressé à l'aventure et

m'a promis d'en régaler monseigneur Corner à son déjeuner, afin que lui, qui aime Joseph

particulièrement, se tienne tout le premier sur ses gardes vis-à-vis du Porpora. Voilà ma mission

diplomatique remplie. Êtes-vous contente, signora?

- Si j'étais reine, je vous nommerais ambassadeur sur-le-champ, répondit Consuelo. Mais j'aperçois dans
la rue le maître qui revient. Sauvez-vous, cher Keller, qu'il ne vous voie pas!

- Et pourquoi me sauverais-je, Signora! Je vais me mettre à vous coiffer, et vous serez censée avoir
envoyé chercher le premier perruquier venu par votre valet Joseph.

- Il a plus d'esprit cent fois que nous, dit Consuelo à Joseph;» et elle abandonna sa noire chevelure aux
mains légères de Keller, tandis que Joseph reprenait son plumeau et son tablier, et que le Porpora montait

pesamment l'escalier en fredonnant une phrase de son futur opéra.

LXXXVI.

Comme il était naturellement fort distrait, le Porpora, en embrassant au front sa fille adoptive, ne
remarqua pas seulement Keller qui la tenait par les cheveux, et se mit à chercher dans sa musique le

fragment écrit de la phrase qui lui trottait par la cervelle. Ce fut en voyant ses papiers, ordinairement

épars sur le clavecin dans un désordre incomparable, rangés en piles symétriques, qu'il sortit de sa

préoccupation en s'écriant:

«Malheureux drôle! il s'est permis de toucher à mes manuscrits. Voilà bien les valets! Ils croient ranger
quand ils entassent! J'avais bien besoin, ma foi, de prendre un valet! Voilà le commencement de mon

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