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George Sand - Consuelo, 3

personne passable; il avait entendu une jolie voix fraîche et facile; il avait pressenti une intelligence assez
éducable; il n'avait senti et deviné rien de plus, et il ne lui fallait rien de plus pour son théâtre de

Roswald. Riche, il était habitué à acheter sans trop d'examen et sans débat parcimonieux tout ce qui se

trouvait à sa convenance. Il avait voulu acheter le talent et la personne de Consuelo comme nous

achetons un couteau à Châtellerault et de la verroterie à Venise. Le marché ne s'était pas conclu, et,

comme il n'avait pas eu un instant d'amour pour elle, il n'avait pas eu un instant de regret. Le dépit avait

bien un peu troublé la sérénité de son réveil à Passaw; mais les gens qui s'estiment beaucoup ne souffrent

pas longtemps d'un échec de ce genre. Ils l'oublient vite; le monde n'est-il pas à eux, surtout quand ils

sont riches? Une aventure manquée, cent de retrouvées! s'était dit le noble comte. Il chuchota avec la

Wilhelmine durant le dernier morceau que chanta Consuelo, et, s'apercevant que le Porpora lui lançait

des regards furieux, il sortit bientôt sans avoir trouvé aucun plaisir parmi ces musiciens pédants et mal

appris.

LXXXV.

Le premier mouvement de Consuelo, en rentrant dans la chambre, fut d'écrire à Albert; mais elle
s'aperçut bientôt que cela n'était pas aussi facile à faire qu'elle se l'était imaginé. Dans un premier

brouillon, elle commençait à lui raconter tous les incidents de son voyage, lorsque la crainte lui vint de

l'émouvoir trop violemment par la peinture des fatigues et des dangers qu'elle lui mettait sous les yeux.

Elle se rappelait l'espèce de fureur délirante qui s'était emparée de lui lorsqu'elle lui avait raconté dans le

souterrain les terreurs qu'elle venait d'affronter pour arriver jusqu'à lui. Elle déchira donc cette lettre, et,

pensant qu'à une âme aussi profonde et à une organisation aussi impressionnable il fallait la

manifestation d'une idée dominante et d'un sentiment unique, elle résolut de lui épargner tout le détail

émouvant de la réalité, pour ne lui exprimer, en peu de mots, que l'affection promise et la fidélité jurée.

Mais ce peu de mots ne pouvait être vague; s'il n'était pas complétement affirmatif, il ferait naître des

angoisses et des craintes affreuses. Comment pouvait-elle affirmer qu'elle avait enfin reconnu en

elle-même l'existence de cet amour absolu et de cette résolution inébranlable dont Albert avait besoin

pour exister en l'attendant? La sincérité, l'honneur de Consuelo, ne pouvaient se plier à une demi-vérité.

En interrogeant sévèrement son coeur et sa conscience, elle y trouvait bien la force et le calme de la

victoire remportée sur Anzoleto. Elle y trouvait bien aussi, au point de vue de l'amour et de

l'enthousiasme, la plus complète indifférence pour tout autre homme qu'Albert; mais cette sorte d'amour,

mais cet enthousiasme sérieux qu'elle avait pour lui seul, c'était toujours le même sentiment qu'elle avait

éprouvé auprès de lui. Il ne suffisait pas que le souvenir d'Anzoleto fût vaincu, que sa présence fût

écartée, pour que le comte Albert devînt l'objet d'une passion violente dans le coeur de cette jeune fille. Il

ne dépendait pas d'elle de se rappeler sans effroi la maladie mentale du pauvre Albert, la triste solennité

du château des Géants, les répugnances aristocratiques de la chanoinesse, le meurtre de Zdenko, la grotte

lugubre de Schreckenstein, enfin toute cette vie sombre et bizarre qu'elle avait comme rêvée en Bohême;

car, après avoir humé le grand air du vagabondage sur les cimes du Boehmerwald, et en se retrouvant en

pleine musique auprès du Porpora, Consuelo ne se représentait déjà plus la Bohême que comme un

cauchemar. Quoiqu'elle eût résisté aux sauvages aphorismes artistiques du Porpora, elle se voyait

retombée dans une existence si bien appropriée à son éducation, à ses facultés, et à ses habitudes d'esprit,

qu'elle ne concevait plus la possibilité de se transformer en châtelaine de Riesenburg. Que pouvait-elle

donc annoncer à Albert? que pouvait-elle lui promettre et lui affirmer de nouveau? N'était-elle pas dans

les mêmes irrésolutions, dans le même effroi qu'à son départ du château? Si elle était venue se réfugier à

Vienne plutôt qu'ailleurs, c'est qu'elle y était sous la protection de la seule autorité légitime qu'elle eût à

reconnaître dans sa vie. Le Porpora était son bienfaiteur, son père, son appui et son maître dans

l'acception la plus religieuse du mot. Près de lui, elle ne se sentait plus orpheline; et elle ne se

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