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George Sand - Consuelo, 3

s'intéresser à tout ce qui n'était pas lui-même. «Puisque je suis le premier, s'était-il dit, apparemment je
suis le seul. Le monde a été créé pour moi; le ciel n'a donné le génie aux poëtes et aux Compositeurs que

pour faire chanter Caffariello. Le Porpora n'a été le premier maître de chant de l'univers que parce qu'il

était destiné à former Caffariello. Maintenant l'oeuvre du Porpora est finie, sa mission est achevée, et

pour la gloire, pour le bonheur, pour l'immortalité du Porpora, il suffit que Caffariello vive et chante.»

Caffariello avait vécu et chanté, il était riche et triomphant, le Porpora était pauvre et délaissé; mais

Caffariello était fort tranquille, et se disait qu! il avait amassé assez d'or et de célébrité pour que son

maître fût bien payé d'avoir lancé dans le monde un prodige tel que lui.

LXXXIV.

Caffariello, en entrant, salua fort peu tout le monde, mais alla baiser tendrement et respectueusement la
main de Wilhelmine: après quoi, il accosta son directeur Holzbaüer avec un air d'affabilité protectrice, et

secoua la main de son maître Porpora avec une familiarité insouciante. Partagé entre l'indignation que lui

causaient ses manières et la nécessité de le ménager (car en demandant un opéra de lui au théâtre, et en se

chargeant du premier rôle, Caffariello pouvait rétablir les affaires du maestro), le Porpora se mit à le

complimenter et à le questionner sur les triomphes qu'il venait d'avoir en France, d'un ton de persiflage

trop fin pour que sa fatuité ne prît pas le change.

«La France?, répondit Caffariello; ne me parlez pas de la France! c'est le pays de la petite musique, des
petits musiciens, des petits amateurs, et des petits grands seigneurs. Imaginez un faquin comme Louis

XV, qui me fait remettre par un de ses premiers gentilshommes, après m'avoir entendu dans une

demi-douzaine de concerts spirituels, devinez quoi? une mauvaise tabatière!

- Mais en or, et garnie de diamants de prix, sans doute? dit le Porpora en tirant avec ostentation la sienne
qui n'était qu'en bois de figuier.

- Eh! sans doute, reprit le soprano; mais voyez l'impertinence! point de portrait! A moi, une simple
tabatière, comme si j'avais besoin d'une boîte pour priser! Fi! quelle bourgeoisie royale! J'en ai été

indigné.

- Et j'espère, dit le Porpora en remplissant de tabac son nez malin, que tu auras donné une bonne leçon à
ce petit roi-là?

- Je n'y ai pas manqué, par le corps de Dieu! Monsieur, ai-je dit au premier gentilhomme en ouvrant un
tiroir sous ses yeux éblouis; voilà trente tabatières, dont la plus chétive vaut trente fois celle que vous

m'offrez; et vous voyez, en outre, que les autres souverains n'ont pas dédaigné de m'honorer de leurs

miniatures. Dites cela au roi votre maître, Caffariello n'est pas à court de tabatières, Dieu merci!

- Par le sang de Bacchus! voilà un roi qui a dû être bien penaud! reprit le Porpora.

- Attendez! ce n'est pas tout! Le gentilhomme a eu l'insolence de me répondre qu'en fait d'étrangers Sa
Majesté ne donnait son portrait qu'aux ambassadeurs!

- Oui-da! le paltoquet! Et qu'as tu répondu?

- Écoutez bien, Monsieur, ai-je dit; apprenez qu'avec tous les ambassadeurs du monde on ne ferait pas un
Caffariello!

- Belle et bonne réponse! Ah! que je reconnais bien là mon Caffariello! et tu n'as pas accepté sa

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