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George Sand - Consuelo, 3

- Merci de la métaphore, chère soeur Consuelo. Sois sûre que je ne me rebuterai pas, et pourvu qu'en
passant auprès de moi sur l'escalier ou dans la cuisine tu me dises de temps en temps un petit mot

d'encouragement et d'amitié, je supporterai tout avec plaisir.

- Et je t'aiderai à remplir tes fonctions, reprit Consuelo en souriant. Crois-tu donc que moi aussi je n'aie
pas commencé comme toi? Quand j'étais petite, j'étais souvent la servante du Porpora. J'ai plus d'une fois

fait ses commissions, battu son chocolat et repassé ses rabats. Tiens, pour commencer, je vais t'enseigner

à brosser cet habit, car tu n'y entends rien; tu casses les boutons et tu fanes les revers.»

Elle lui prit la brosse des mains, et lui donna l'exemple avec adresse et dextérité. Mais, entendant le
Porpora qui approchait, elle lui repassa la brosse précipitamment, et prit un air grave pour lui dire en

présence du maître:

- «Eh bien, petit, dépêchez-vous donc!»

LXXXIII.

Ce n'était point à l'ambassade de Venise, mais chez l'ambassadeur, c'est-à-dire dans la maison de sa
maîtresse, que le Porpora conduisait Consuelo. La Wilhelmine était une belle créature, infatuée de

musique, et dont tout le plaisir, dont toute la prétention était de rassembler chez elle, en petit comité, les

artistes et les dilettanti qu'elle pouvait y attirer sans compromettre par trop d'apparat la dignité

diplomatique de monsignor Corner. A l'apparition de Consuelo, il y eut un moment de surprise, de doute,

puis un cri de joie et une effusion de cordialité dès qu'on se fut assuré que c'était bien la Zingarella, la

merveille de l'année précédente à San-Samuel. Wilhelmine, qui l'avait vue tout enfant venir chez elle,

derrière le Porpora, portant ses cahiers, et le suivant comme un petit chien, s'était beaucoup refroidie à

son endroit, en lui voyant ensuite recueillir tant d'applaudissements et d'hommages dans les salons de la

noblesse, et tant de couronnes sur la scène. Ce n'est pas que cette belle personne fût méchante, ni qu'elle

daignât être jalouse d'une fille si longtemps réputée laide à faire peur. Mais la Wilhelmine aimait à faire

la grande dame, comme toutes celles qui ne le sont pas. Elle avait chanté de grands airs avec le Porpora

(qui, la traitant comme un talent d'amateur, lui avait laissé essayer de tout), lorsque la pauvre Consuelo

étudiait encore cette fameuse petite feuille de carton où le maître renfermait toute sa méthode de chant, et

à laquelle il tenait ses élèves sérieux durant cinq ou six ans. La Wilhelmine ne se figurait donc pas qu'elle

pût avoir pour la Zingarella un autre sentiment que celui d'un charitable intérêt. Mais de ce qu'elle lui

avait jadis donné quelques bonbons, ou de ce qu'elle lui avait mis entre les mains un livre d'images pour

l'empêcher de s'ennuyer dans son antichambre, elle concluait qu'elle avait été une des plus officieuses

protectrices de ce jeune talent. Elle avait donc trouvé fort extraordinaire et fort inconvenant que

Consuelo, parvenue en un instant au faîte du triomphe, ne se fût pas montrée humble, empressée, et

remplie de reconnaissance envers elle. Elle avait compté que lorsqu'elle aurait de petites réunions

d'hommes choisis, Consuelo ferait gracieusement et gratuitement les frais de la soirée, en chantant pour

elle et avec elle aussi souvent et aussi longtemps qu'elle le désirerait, et qu'elle pourrait la présenter à ses

amis, en se donnant les gants de l'avoir aidée dans ses débuts et quasi formée à l'intelligence de la

musique. Les choses s'étaient passées autrement: le Porpora, qui avait beaucoup plus à coeur d'élever

d'emblée son élève Consuelo au rang qui lui convenait dans la hiérarchie de l'art, que de complaire à sa

protectrice Wilhelmine, avait ri, dans sa barbe, des prétentions de cette dernière; et il avait défendu à

Consuelo d'accepter les invitations un peu trop familières d'abord, un peu trop impérieuses ensuite, de

madame l'ambassadrice de la main gauche. Il avait su trouver mille prétextes pour se dispenser de

la lui amener, et la Wilhelmine en avait pris un étrange dépit contre la débutante, jusqu'à dire qu'elle

n'était pas assez belle pour avoir jamais des succès incontestés; que sa voix, agréable dans un salon, à la

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