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George Sand - Consuelo, 3

singulière, et le grand coeur dont tu as fait preuve dans tout ceci.

- De l'or pour payer ma vertu et la bonté de mon coeur! s'écria Consuelo en repoussant la bourse avec
dégoût. Et l'or de la Corilla! le prix du mensonge, de la prostitution peut-être! Ah! monsieur le chanoine,

cela souille même la vue! Distribuez-le aux pauvres, cela portera bonheur à notre pauvre Angèle.»

LXXXI.

Pour la première fois de sa vie peut-être le chanoine ne dormit guère. Il sentait en lui une émotion et une
agitation étranges. Sa tête était pleine d'accords, de mélodies et de modulations qu'un léger sommeil

venait briser à chaque instant, et qu'à chaque intervalle de réveil il cherchait malgré lui, et même avec

une sorte de dépit, à reprendre et à renouer sans pouvoir y parvenir. Il avait retenu par coeur les phrases

les plus saillantes des morceaux que Consuelo lui avait chantés; il les entendait résonner encore dans sa

cervelle, dans son diaphragme; et puis tout à coup le fil de l'idée musicale se brisait dans sa mémoire au

plus bel endroit, et il la recommençait mentalement cent fois de suite, sans pouvoir aller une note plus

loin. C'est en vain que, fatigué de cette audition imaginaire, il s'efforçait de la chasser; elle revenait

toujours se placer dans son oreille, et il lui semblait que la clarté de son feu vacillait en mesure sur le

satin cramoisi de ses rideaux. Les petits sifflements qui sortent des bûches enflammées avaient l'air de

vouloir chanter aussi ces maudites phrases dont la fin restait dans l'imagination fatiguée du chanoine

comme un arcane impénétrable. S'il eût pu en retrouver une entière, il lui semblait qu'il eût pu être

délivré de cette obsession de réminiscences. Mais la mémoire musicale est ainsi faite, qu'elle nous

tourmente et nous persécute jusqu'à ce que nous l'ayons rassasiée de ce dont elle est avide et inquiète.

Jamais la musique n'avait fait tant d'impression sur le cerveau du chanoine, bien qu'il eût été toute sa vie
un dilettante remarquable. Jamais voix humaine n'avait bouleversé ses entrailles comme celle de

Consuelo. Jamais physionomie, jamais langage et manières n'avaient exercé sur son âme une fascination

comparable à celle que les traits, la contenance et les paroles de Consuelo exerçaient sur lui depuis

trente-six heures. Le chanoine devinait-il ou ne devinait-il pas le sexe du prétendu Bertoni? Oui et non.

Comment vous expliquer cela? Il faut que vous sachiez qu'à cinquante ans le chanoine avait l'esprit aussi

chaste que les moeurs, et les moeurs aussi pures qu'une jeune fille. A cet égard, c'était un saint homme

que notre chanoine; il avait toujours été ainsi, et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, bâtard du roi

le plus débauché dont l'histoire fasse mention, il ne lui en avait presque rien coûté pour garder son voeu

de chasteté. Né avec un tempérament flegmatique (nous disons aujourd'hui lymphatique), il avait été si

bien élevé dans l'idée du canonicat, il avait toujours tant chéri le bien-être et la tranquillité, il était si peu

propre aux luttes cachées que les passions brutales livrent à l'ambition ecclésiastique; en un mot, il

désirait tant le repos et le bonheur, qu'il avait eu pour premier et pour unique principe dans la vie, de

sacrifier tout à la possession tranquille d'un bénéfice; amour, amitié, vanité, enthousiasme, vertu même,

s'il l'eût fallu. Il s'était préparé de bonne heure et habitué de longue main à tout immoler sans effort et

presque sans regret. Malgré cette théorie affreuse de l'égoïsme, il était resté bon, humain, affectueux et

enthousiaste à beaucoup d'égards, parce que sa nature était bonne, et que la nécessité de réprimer ses

meilleurs instincts ne s'était presque jamais présentée. Sa position indépendante lui avait toujours permis

de cultiver l'amitié, la tolérance et les arts; mais l'amour lui était interdit, et il avait tué l'amour, comme le

plus dangereux ennemi de son repos et de sa fortune. Cependant, comme l'amour est de nature divine,

c'est-à-dire immortel, quand nous croyons l'avoir tué, nous n'avons pas fait autre chose que de l'ensevelir

vivant dans notre coeur. Il peut y sommeiller sournoisement durant de longues années, jusqu'au jour où il

lui plaît de se ranimer. Consuelo apparaissait à l'automne de cette vie de chanoine, et cette longue apathie

de l'âme se changeait en une langueur tendre, profonde, et plus tenace qu'on ne pouvait le prévoir. Ce

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