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George Sand - Consuelo, 3

longtemps gronder au loin la gouvernante, comme la bise d'hiver sifflant dans les corridors. Quand le
mouvement qui annonçait le coucher solennel du chanoine eut cessé entièrement, dame Brigide vint sur

la pointe du pied à la porte de ses jeunes hôtes, et donna lestement un tour de clef à chaque serrure pour

les enfermer. Joseph, plongé dans le meilleur lit qu'il eût rencontré de sa vie, dormait déjà profondément,

et Consuelo en fit autant de son côté, après avoir ri de bon coeur en elle-même des terreurs de Brigide.

Elle qui avait tremblé presque toutes les nuits durant son voyage, elle faisait trembler à son tour. Elle eût

pu s'appliquer la fable du lièvre et des grenouilles; mais il me serait impossible de vous affirmer que

Consuelo connût les fables de La Fontaine. Leur mérite était contesté à cette époque par les plus beaux

esprits de l'univers: Voltaire s'en moquait, et le grand Frédéric, pour singer son philosophe les méprisait

profondément.

LXXVIII.

Au jour naissant, Consuelo, voyant le soleil briller, et se sentant invitée à la promenade par les joyeux
gazouillements de mille oiseaux qui faisaient déjà chère lie dans le jardin essaya de sortir de sa chambre;

mais la consigne n'était pas encore levée, et dame Brigide tenait toujours ses prisonniers sous clef.

Consuelo pensa que c'était peut-être une idée ingénieuse du chanoine, qui, voulant assurer les jouissances

musicales de sa journée, avait jugé bon de s'assurer avant tout de la personne des musiciens. La jeune

fille, rendue hardie et agile par ses habits d'homme, examina la fenêtre, vit l'escalade facilitée par une

grande vigne soutenue d'un solide treillis qui garnissait tout le mur; et, descendant avec lenteur et

précaution, pour ne point endommager les beaux raisins du prieuré, elle atteignit le sol, et s'enfonça dans

le jardin, riant en elle-même de la surprise et du désappointement de Brigide, lorsqu'elle verrait ses

précautions déjouées.

Consuelo revit sous un autre aspect les superbes fleurs et les fruits somptueux qu'elle avait admirés au
clair de la lune. L'haleine du matin et la coloration oblique du soleil rose et riant donnaient une poésie

nouvelle à ces belles productions de la terre. Une robe de satin velouté enveloppait les fruits, la rosée se

suspendait en perles de cristal à toutes les branches, et les gazons glacés d'argent exhalaient cette légère

vapeur qui semble le souffle aspirateur de la terre s'efforçant de rejoindre le ciel et de s'unir à lui dans

une subtile effusion d'amour. Mais rien n'égalait la fraîcheur et la beauté des fleurs encore toutes

chargées de l'humidité de la nuit, à cette heure mystérieuse de l'aube où elles s'entr'ouvrent comme pour

découvrir des trésors de pureté et répandre des recherches de parfums que le plus matinal et le plus pur

des rayons du soleil est seul digne d'entrevoir et de posséder un instant. Le parterre du chanoine était un

lieu de délices pour un amateur d'horticulture. Aux yeux de Consuelo il était trop symétrique et trop

soigné. Mais les cinquante espèces de roses, les rares et charmants hibiscus, les sauges purpurines, les

géraniums variés à l'infini, les daturas embaumés, profondes coupes d'opales imprégnées de l'ambroisie

des dieux; les élégantes asclépiades, poisons subtils où l'insecte trouve la mort dans la volupté; les

splendides cactées, étalant leurs éclatantes rosaces sur des tiges rugueuses bizarrement agencées; mille

plantes curieuses et superbes que Consuelo n'avait jamais vues, et dont elle ne savait ni les noms ni la

patrie, occupèrent son attention pendant longtemps.

En examinant leurs diverses attitudes et l'expression du sentiment que chacune de leurs physionomies
semblait traduire, elle cherchait dans son esprit le rapport de la musique avec les fleurs, et voulait se

rendre compte de l'association de ces deux instincts dans l'organisation de son hôte. Il y avait longtemps

que l'harmonie des sons lui avait semblé répondre d'une certaine manière à l'harmonie des couleurs; mais

l'harmonie de ces harmonies, il lui sembla que c'était le parfum. En cet instant, plongée dans une vague et

douce rêverie, elle s'imaginait entendre une voix sortir de chacune de ces corolles charmantes, et lui

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