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George Sand - Consuelo, 3

«Je vous avais pris pour des filous, je vous en demande bien pardon, mes petits amis, leur dit-il en riant:
c'est votre faute; que ne chantiez-vous plus tôt? Avec un passeport comme votre voix et votre violon,

vous ne pouviez manquer d'être bien accueillis par mon maître. Venez donc; il paraît qu'il vous connaît

déjà.»

En parlant ainsi, l'affable serviteur avait monté devant eux les douze marches d'un escalier fort doux,
couvert d'un beau tapis de Turquie. Avant que Joseph eût eu le temps de lui demander le nom de son

maître, il avait ouvert une porte battante qui retomba derrière eux sans faire aucun bruit; et après avoir

traversé une antichambre confortable, il les introduisit dans la salle à manger, où le patron gracieux de

cette heureuse demeure, assis en face d'un faisan rôti, entre deux flacons de vieux vin doré, commençait à

digérer son premier service, tout en attaquant le second d'un air paterne et majestueux. Au retour de sa

promenade du matin, il s'était fait accommoder par son valet de chambre pour se reposer le teint. Il était

poudré et rasé de frais. Les boucles grisonnantes de son chef respectable s'arrondissaient moelleusement

sous un oeil de poudre d'iris d'une odeur exquise; ses belles mains étaient posées sur ses genoux

couverts d'une culotte de satin noir à boucles d'argent. Sa jambe bien faite et dont il était un peu vain,

chaussée d'un bas violet bien tiré et bien transparent, reposait sur un coussin de velours, et sa noble

corpulence enveloppée d'une excellente douillette de soie puce, ouatée et piquée, s'affaissait

délicieusement dans un grand fauteuil de tapisserie où nulle part le coude ne risquait de rencontrer un

angle, tant il était bien rembourré et arrondi de tous côtés. Assise auprès de la cheminée qui flambait et

pétillait derrière le fauteuil du maître, dame Brigide, la gouvernante préparait le café avec un

recueillement religieux; et un second valet, non moins propre dans sa tenue, et non moins bénin dans ses

allures que le premier, debout auprès de la table, détachait délicatement l'aile de volaille que le saint

homme attendait sans impatience comme sans inquiétude. Joseph et Consuelo firent de grandes

révérences en reconnaissant dans leur hôte bienveillant M. le chanoine majeur et jubilaire du chapitre

cathédrant de Saint-Etienne, celui devant lequel ils avaient chanté la messe le matin même.

LXXVII.

M. le chanoine était l'homme le plus commodément établi qu'il y eût au monde. Dès l'âge de sept ans,
grâce aux protections royales qui ne lui avaient pas manqué, il avait été déclaré en âge de raison,

conformément aux canons de l'Église, lesquels admettaient que si l'on n'a pas beaucoup de raison à cet

âge, on est du moins capable d'en avoir virtuellement assez pour recueillir et consommer les fruits d'un

bénéfice. En conséquence de cette décision le jeune tonsuré avait été investi du canonicat, bien qu'il fût

bâtard d'un roi; toujours en vertu des canons de l'Église, qui acceptaient par présomption la légitimité

d'un enfant présenté aux bénéfices et patronné par des souverains, bien que d'autre part les mêmes arrêts

canoniques exigeassent que tout prétendant aux biens ecclésiastiques fût issu de bon et légitime mariage,

à défaut de quoi on pouvait le déclarer incapable, voire indigne et infâme au

besoin. Mais il est avec le ciel tant d'accommodements, que, dans de certaines circonstances, le droit

canonique établissait qu'un enfant trouvé peut être regardé comme légitime, par la raison, d'ailleurs fort

chrétienne, que dans les cas de parenté mystérieuse on doit supposer le bien plutôt que le mal. Le petit

chanoine était donc entré en possession d'une superbe prébende, à titre de chanoine majeur; et arrivé vers

sa cinquantième année, à une quarantaine d'années de services prétendus effectifs dans le chapitre, il était

désormais reconnu chanoine jubilaire, c'est-à-dire chanoine en retraite, libre de résider où bon lui

semblait, et de ne plus remplir aucune fonction capitulaire, tout en jouissant pleinement des avantages,

revenus et priviléges de son canonicat. Il est vrai que le digne chanoine avait rendu de bien grands

services au chapitre dès ses jeunes années. Il s'était fait déclarer absent, ce qui, aux termes du

droit canonique, signifie une permission de résider loin du chapitre, en vertu de divers prétextes plus ou

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