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George Sand - Consuelo, 3

- C'est le dernier effort de la vie, c'est une convulsion finale, dit au Porpora Supperville, qui avait encore
consulté plusieurs fois les traits et l'artère du malade, pendant la célébration du mariage.

En effet, les bras d'Albert s'entr'ouvrirent, se jetèrent en avant, et retombèrent sur ses genoux. Le vieux
Cynabre, qui n'avait pas cessé de dormir à ses pieds durant toute sa maladie, releva la tête et fit entendre

par trois fois un hurlement lamentable. Le regard d'Albert était fixé sur Consuelo; sa bouche restait

entr'ouverte comme pour lui parler; une légère coloration avait animé ses joues: puis cette teinte

particulière, cette ombre indéfinissable, indescriptible, qui passe lentement du front aux lèvres, s'étendit

sur lui comme un voile blanc. Pendant une minute, sa face prit diverses expressions, toujours plus

sérieuses de recueillement et de résignation, jusqu'à ce qu'elle se raffermit dans une expression définitive

de calme auguste et de sévère placidité.

Le silence de terreur qui planait sur la famille attentive et palpitante fut interrompu par la voix du
médecin, qui prononça avec sa lugubre solennité ce mot sans appel: «C'est la mort!»

CV.

Le comte Christian tomba comme foudroyé sur son fauteuil; la chanoinesse, en proie à des sanglots
convulsifs, se jeta sur Albert comme si elle eût espéré le ranimer encore une fois par ses caresses; le

baron Frédéric prononça quelques mots sans suite ni sens qui avaient le caractère d'un égarement

tranquille. Supperville s'approcha de Consuelo, dont l'énergique immobilité l'effrayait plus que la crise

des autres:

«Ne vous occupez pas de moi, Monsieur, lui dit-elle, ni vous non plus, mon ami, répondit-elle au
Porpora, qui portait sur elle toute sa sollicitude dans le premier moment. Emmenez ces malheureux

parents. Soignez-les, ne songez qu'à eux; moi, je resterai ici. Les morts n'ont besoin que de respect et de

prières.»

Le comte et le baron se laissèrent emmener sans résistance. La chanoinesse, roide et froide comme un
cadavre, fut emportée dans son appartement, où Supperville la suivit pour la secourir. Le Porpora, ne

sachant plus lui-même où il en était, sortit et se promena dans les jardins comme un fou. Il étouffait. Sa

sensibilité était comme emprisonnée sous une cuirasse de sécheresse plus apparente que réelle, mais dont

il avait pris l'habitude physique. Les scènes de deuil et de terreur exaltaient son imagination

impressionnable, et il courut longtemps au clair de la lune, poursuivi par des voix sinistres qui lui

chantaient aux oreilles un Dies irae effrayant.

Consuelo resta donc seule auprès d'Albert; car à peine le chapelain eut-il commencé à réciter les prières
de l'office des morts, qu'il tomba en défaillance, et il fallut l'emporter à son tour. Le pauvre homme s'était

obstiné à veiller Albert avec la chanoinesse durant toute sa maladie, et il était au bout de ses forces. La

comtesse de Rudolstadt, agenouillée près du corps de son époux, tenant ses mains glacées dans les

siennes, et la tête appuyée contre ce coeur qui ne battait plus, tomba dans un profond recueillement. Ce

que Consuelo éprouva en cet instant suprême ne fut point précisément de la douleur. Du moins ce ne fut

pas cette douleur de regret et de déchirement qui accompagne la perte des êtres nécessaires à notre

bonheur de tous les instants. Son affection pour Albert n'avait pas eu ce caractère d'intimité, et sa mort ne

creusait pas un vide apparent dans son existence. Le désespoir de perdre ce qu'on aime tient souvent à

des causes secrètes d'amour de soi-même et de lâcheté en face des nouveaux devoirs que leur absence

nous crée. Une partie de cette douleur est légitime, l'autre ne l'est pas et doit être combattue, quoiqu'elle

soit aussi naturelle. Rien de tout cela ne pouvait se mêler à la tristesse solennelle de Consuelo.

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